Train-train





«Excusez-moi» dis-je en m’installant tant bien que mal en face de la femme après avoir hissé mon sac à dos sur le porte-bagages. Je me sens toujours un peu gauche, je pense avoir cogné son genou, mais en fait, je ne l’ai même pas effleurée. Le train est bondé, comme tous les mardis. Avec mon […]

«Excusez-moi» dis-je en m’installant tant bien que mal en face de la femme après avoir hissé mon sac à dos sur le porte-bagages. Je me sens toujours un peu gauche, je pense avoir cogné son genou, mais en fait, je ne l’ai même pas effleurée.

Le train est bondé, comme tous les mardis. Avec mon petit sac photo posé sur les genoux, je me fais l’effet d’être une de ces petites vieilles qui craint à chaque seconde de se faire agresser par une horde de jeunes drogués en manque. Je regarde par la fenêtre. Le matin est salement bleu et la foule de voyageurs s’engouffre dans des rampes d’accès aux quais ou en déborde. A peine assis dans un train, je me pose les mêmes questions depuis que je suis enfant: celui-ci, où va-t-il? Que va-t-il faire aujourd’hui? Et elle, qui aime-t-elle? Lui, a-t-il bien dormi? Dans La Condition Humaine de Malraux, Ferral croise une femme dans un escalier et pense « je me demande quelle tête elle fait quand elle jouit, celle-là » mais il la salue poliment. C’est sans doute la seule chose qui me reste du livre.

Dans le wagon, tout le monde lit le journal, une de ces feuilles de choux gratuites que l’on trouve partout. En face de moi, la femme s’interrompt par moments pour jeter des regards furtifs alentours. Qu’est-ce qu’ils faisaient avant le temps de la gratuité de la presse, ces gens? Est-ce qu’ils lisaient des romans ou regardaient-ils simplement le bout de leurs chaussures? Il suffit de rendre un journal gratuit pour que tout le monde se l’arrache. Par avarice? On ne leur donne pas trop de choix: deux journaux gratuits, soit l’un, soit l’autre, le contenu est sensiblement le même, mais au fond, ça rassure. Excellent outil d’aliénation et de manipulation des masses. Si l’on distribuait gratuitement des seringues d’héroïne toutes prêtes, le wagon serait sans doute rempli de junkies.

A bien y regarder, je constate aussi que tout le monde porte des écouteurs dont le câble disparaît dans une poche ou un sac. La bulle est parfaite: détourner le regard et détourner l’écoute. L’autre n’existe plus, ou plus précisément il existe de la même manière que soi: il lit les mêmes nouvelles, il a les mêmes écouteurs vissés dans les oreilles, la musique est distillée par le même petit lecteur, en somme. Dans le train, on va tous dans la même direction, à la même vitesse. Le parfait unisson. On pourrait croire à de la mauvaise science-fiction.

«Donnez-nous aujourd’hui notre train quotidien». Le convoi s’ébranle. L’affichage à plaquettes sur le quai efface notre train avec un défilement de lettres incohérentes pour s’arrêter sur les plaquettes uniformément bleues. Nous n’existons déjà plus, nous sortons du temps de la gare pour devenir un moment d’histoire ferroviaire; rien n’a changé dans le wagon et visiblement personne ne remarque le départ: ils rêvent aux seins de Cristina Aguilera, se délectent (enfin) des images de la fille de Tom Cruise ou lisent une analyse sur la pertinence du port de la muselière pour les caniches nains. Je regarde encore mes compagnons de wagon. Personne ne se regarde, personne ne se parle.

Je sors mon carnet pour y consigner la date, le jour et l’heure. Je commence à prendre quelques notes. D’un oeil, je remarque que le contrôleur est entré dans le wagon, tout au fond, là-bas. Je prépare mon titre de transport et ma carte de réduction avant de me remettre à écrire. Brusquement, je sens la présence de l’employé tout à côté de moi. Déjà? C’est un rapide, ou alors il connaît tout le monde dans le wagon. Je lève les yeux sur lui en lui tendant le petit bout de papier et la carte en plastique, mais il regarde mon carnet.

– Non, non, c’est pas pour les billets, Monsieur. C’est quoi, ce carnet? Vous n’avez pas de journal?
– Pardon? fais-je sans comprendre. Je pensais que vous étiez le contrôleur.
– Je suis le contrôleur, mais pas celui des billets. Qu’est-ce que vous écrivez, là-dedans?
Je le toise du regard. Grand type, cheveu ultra court, boucle d’oreille, dans la trentaine. Le genre qui doit fumer un petit pétard à la fin du service. Ce sont les pires.
– Je… enfin, cela ne vous regarde pas, mon ami.

Ça fait un peu vieillot, le « mon ami », mais c’est pour souligner l’incongruité de sa question.

– Attendez, je ne suis pas votre ami, et je vous demande ce que vous faites avec ce petit carnet et pourquoi vous n’avez pas de journal, comme tout le monde. Veuillez répondre à mes questions sans faire trop d’histoires, je vous prie. Monsieur?
Je regarde autour de moi, cherchant de l’aide, ne serait-ce qu’un regard ou une attention quelconque. Rien. Journal pour les yeux et musique pour les oreilles.
– Ecoutez, Chef (ça marche souvent, la flatterie administrative), je ne vois pas en quoi cela peut avoir d’importance, voici mes titres de transport, ils sont valables, point final.
– Ne rendez pas les choses plus difficiles qu’elles ne sont. Alors, ce carnet?
Il insiste, le bougre. Et il a du apprendre cette phrase dans un séminaire « contact avec les usagers ». Je suis déjà fatigué par cette conversation et la bizarrerie de la situation fait que je m’exécute, en espérant qu’il va me laisser tranquille.
– Eh bien, j’observe, je prends des notes sur ce que je vois, au jour le jour, comme des impressions, des fragments de réalité.
– Essayez pas de m’embrouiller avec vos mots compliqués.
– …?
– Ouais, vos trucs de fragmachin chose d’irréalité.
– J’essaie simplement de vous expliquer.
– Admettons, et qu’est-ce vous faites avec ces notes?
– J’écris des textes, éventuellement.
– Voyez-vous ça, et puis ça vous avance à quoi, hein? Vous pouvez pas prendre un journal, comme tout le monde? Il est gratuit en plus.

Du coup, je m’énerve.

– Mais pourquoi, nom d’un chien?
Je n’aurais pas dû. L’employé se montre irrité.
– Vous voyez pas autour de vous, non, ils font quoi les gens autour de vous, Monsieur l’Observateur, hein? (Il se tourne et désigne le peuple de sourds et d’aveugles) Ils lisent le journal.
– Et ils écoutent de la musique, oui, j’ai vu.
– Eh bien, c’est si difficile que ça? Prendre un journal gratuit à la gare, écouter de la musique tranquillement? A propos, où est votre lecteur?
– Mais Bon Dieu, je n’ai PAS de lecteur!

Il sort un appareil électronique genre agenda à écran tactile, en extrait un stylet et écrit en articulant bien les mots:

– Pas-d-e-jour-n-a-l-et-pas-de-lec-t-eur-de-mu-si-que.

Aucun passager du wagon n’a levé le bout du nez pour voir ce qu’il se passait. Même la femme assise en face de moi reste obstinément recluse dans son journal, j’ai même l’impression que ses mains tremblent légèrement en tenant les pages. J’ai le rouge aux joues, la tête en feu et la bouche sèche. Je n’envisage même pas un cauchemar car dans le fond, la situation me paraît vraisemblable, bien que burlesque. J’hésite entre prendre la chose avec humour ou tuer l’employé à coups de stylet dans la carotide. Mais ma maigre réserve d’humour du matin s’évapore complètement lorsque j’entends:

– Et qu’est-ce que vous avez dans votre sac?
– Un appareil photo, vous savez, une petite machine qui permet de prendre des images.

Joignant le geste à la parole, je sors le Leica du sac, enlève le bouchon d’objectif tout en mettant sous tension, je vise, cadre et appuie sur le déclencheur au moment où il me jette un regard noir.
Le cynisme et la fanfaronnade ne marchent pas du tout avec ce genre de personne, et je pense que l’humour ne fonctionnerait pas davantage. Lui, il doit rigoler uniquement quand il a fumé deux pétards.

– Il est bizarre, votre appareil. Où est l’écran?
– Il n’a pas d’écran, c’est un appareil argentique.
– …
– On met un film dedans, de la pellicule, ce n’est pas numérique, ou digital.

Il saisit un talkie-walkie accroché à sa ceinture et appuie sur l’interrupteur.

– Allo, ici Jaune 3, Jojo, j’ai un numéro 42-P en milieu de rame, je répète 42-P. Vous pouvez venir? Dès que vous arrivez dans le compartiment, appliquez un code 5.

Il ne faut pas longtemps pour que les deux comparses de l’employé obtus arrivent à l’entrée du compartiment. Le plus grand saisit la poignée d’arrêt d’urgence et tire.

Le train a comme un hoquet, les freins sifflent et vrillent les oreilles, les voyageurs sont secoués, les sacs tombent des sièges. Le convoi vibre, tangue comme s’il allait sortir des rails, pour finalement s’immobiliser en rase campagne. Silence. Je m’attends à ce que tous les usagers sortent enfin de leur torpeur, enlèvent leur casque d’écoute, posent leur journal et se mettent à protester en prenant l’employé à partie. Rien. Certains ramassent éventuellement leur sac, mais la majorité continue à lire leur sacro-saint journal et à écouter leur inestimable musique. La voix féminine impersonnelle et très calme du haut-parleur résonne bientôt dans le compartiment pour annoncer:

– Suite à des troubles de comportement d’un voyageur, nous sommes dans l’obligation de faire un arrêt d’environ cinq minutes. Nous nous vous prions de bien vouloir l’excuser, et vous remercions de votre compréhension.

Autant parler à des sourds. Mais bientôt, le reste de la brigade des tous malins arrive à ma hauteur.

– Veuillez nous suivre, Monsieur. Sans histoires.

Je suis abasourdi. Je me lève et, encadré par les gorilles, nous nous dirigeons vers l’extrémité du wagon.

– Eh, chef, attendez: le contrevenant oublie une partie de ses effets personnels sur le porte-bagages.

– Eh bien, prenez-les, Gérard. On a déjà assez perdu de temps comme ça avec Monsieur l’Artiste.

Arrivés vers la porte, un des sbires l’ouvre avec une clé spéciale et me fait descendre directement sur le ballast. Celui qu’on a appelé Gérard me passe mon sac à dos. Ils disparaissent, sauf mon ami à la boucle d’oreille qui, avant de refermer la portière me tient à peu près ce langage:

– Alors, voilà à quoi ça vous amène de vouloir faire le mariolle. On veut pas faire comme tout le monde, on se croit au-dessus de tout. Sans compter que ça va vous coûter un maximum pour avoir provoqué l’arrêt d’un train direct.

– Provoqué? Mais…

Il me lance un petit bout de papier qu’il a extrait de son ordinateur de poche. Je regarde au bas de la souche: mille francs. Pendant ce temps, l’animal continue son laïus:

– La prochaine fois, essayez d’avoir un comportement idoine (encore du vocabulaire de règlement) pour ne pas vous mettre de nouveau dans un situation embarrassante. Hein, Picasso, l’Artiste.

C’est sans doute le seul nom d’artiste qu’il a entendu de sa vie, et puis bon, c’est aussi un modèle de voiture.

– Allez, bon voyage, et n’oubliez pas de prendre des notes, ah, ah. J’te jure.
– Ça, je vous le garantis, espèce d’abruti, fais-je lorsque la porte claque.

Quel lâche je fais: attendre qu’il ne puisse plus m’entendre pour lui lancer l’insulte suprême: espèce d’abruti. Il y a des fois où je me fais carrément pitié.

Le convoi glisse déjà silencieusement sur les rails. Je tourne la tête à droite pour voir un autre type abandonné comme moi un peu plus loin sur le ballast. Il hurle en direction du train, le poing levé:

– Enculés! Et si j’ai envie de lire un bouquin, c’est pas des couillons comme vous qui allez m’en empêcher! Trouducs! Enfoirés!

Ils ne peuvent évidemment pas l’entendre, mais c’est quand même autre chose que « espèce d’abruti ».

Le lendemain, j’arrive à la gare un peu plus tôt que d’habitude: il faut que j’achète un journal. Je ne vais pas me laisser aller à prendre un de ces torchons gratuits. Moi, il me faut de la vraie information. Le type du kiosque me regarde bizarrement en rendant ma monnaie:

– Vous savez qu’il en existe des gratuits?

Je ne lui réponds même pas, glisse le journal sous mon bras et me hâte vers le quai. Mais qu’est-ce qu’ils ont tous avec ces journaux gratuits? Le train arrive, il a fière allure. Bien que nous soyons mercredi, il est à nouveau bondé. C’est étrange tout de même: on voit une masse de voyageurs descendre, le train se vide quasiment et lorsqu’on veut s’asseoir, on constate qu’il est toujours bondé. Où se cachent-ils? Sous les sièges? Dans des caches spéciales prévues à cet effet? Dans des réservoirs de stockage de voyageurs surnuméraires? Je m’installe en pensant à la femme d’hier qui tremblait derrière son journal. Est-ce que ma mésaventure lui est aussi arrivée? Je déplie mon journal, sors de ma poche une paire d’écouteurs que j’introduis dans mes oreilles, empoche la prise, sans lecteur. Camouflage parfait. Je me plonge dans le journal comme quand je dois entrer dans l’eau froide d’une piscine, ne regarde ni la gare, ni les gens. Tant pis, ça vaut bien mille francs. Un type vient s’asseoir en face de moi, sort de sa mallette un ordinateur portable, ouvre l’écran et démarre la machine. Je le regarde faire en jetant de petits coups d’oeil, l’air de rien. Toi, mon petit ami, il va t’arriver des bricoles. Le train part. Quelques articles plus tard qui m’informent entre autres des risques de la masturbation anale avec du papier de verre, ou qui vantent les avantages d’être riche et en bonne santé plutôt que pauvre et malade, je sens la présence du contrôleur. Mes mains tremblent légèrement, mais je n’ai rien à me reprocher: journal et écouteurs. Je suis en règle. Par contre le type en face, il va devoir s’expliquer et sans doute continuer son voyage à pied, sur le ballast, comme un con. Comme moi hier.

J’entends alors la phrase qui me glace d’effroi:

– Billets, s’il vous plaît.

Mon billet, bordel, j’ai oublié d’acheter mon billet.