Sound & Vision XII





«I and I» ou la rébellion spirituelle du Black Man Le 11 mai 1981, Bob Marley s’éteint à Miami des suites d’un cancer généralisé. Sa famille sollicite alors son ami d’enfance, le cinéaste Allan Greenberg pour filmer les funérailles nationales de l’étoile du Reggae Roots. D’un film qui ne devait constituer que l’archive de l’inhumation […]

«I and I» ou la rébellion spirituelle du Black Man

Le 11 mai 1981, Bob Marley s’éteint à Miami des suites d’un cancer généralisé. Sa famille sollicite alors son ami d’enfance, le cinéaste Allan Greenberg pour filmer les funérailles nationales de l’étoile du Reggae Roots.

D’un film qui ne devait constituer que l’archive de l’inhumation de l’artiste, Greenberg en fera un documentaire, fresque flottante et décodifiée sur la mystique jamaïcaine.
Celle qui s’accomplit dans le mouvement Rastafari, béquille spirituelle et baume enfumé à la pauvreté d’une île dont l’histoire déplore l’une des plus grandes plaques tournantes de la traite des Noirs.
Des adeptes ou disciples en quête si ce n’est d’un retour à la terre promise, mère de toutes les civilisations — Ethiopia (le vrai nom de l’Afrique pour les Rastas) et sa capitale Addis Abeba, fief de l’empire abritant l’incarnation vivante de Jah (Dieu) en la personne d’Allié Sélassié I (empereur Ethiopien de 1930 à 1974) — au moins de valeurs et d’un mode de vie qui assure la survie dans un environnement misérable.

Des poètes, des anonymes, quelques personnalités musicales, des invocations, des lieux, des atmosphères, des impressions ponctuent ce film sans trame excepté celle de capter une ferveur et ses vecteurs: la musique, l’herbe et un certain ascétisme.

Ouest de l’île, comté de Cornwall, district de Trelawny, là règne le Cockpit Country (référence aux arènes des combats de coq qu’affectionnaient les Anglais au 17e siècle)…

Une géographie unique et hostile de 1300 km2 faite de collines coniques aux abruptes déclivités, d’une faune et d’une flore aujourd’hui encore en partie méconnue tant l’accessibilité à cette région reste périlleuse.

Les premières images de «Land of Look Behind» surplombent cette zone et plantent un décor et une atmosphère inattendus, bien loin d’une Jamaïque de carte postale composée de plages ombragées de cocotiers, de déhanchés langoureux, de larges sourires éclatants, de spliffs plus longs que le bras et de sound systems diffusant un Rocksteady ou un Lover’s Rock aux textes pas plus profonds que celui d’un verre de Rhum.

Là, dans le Quick Step, un paysan à la recherche de petits crapauds qui se logent dans les feuilles des ananas sauvages, probablement un descendant de Maroons — ces esclaves noirs qui, sur l’île au 18e siècle, prirent la fuite et se jouèrent des colons britanniques dans une des seules révolte victorieuse que compte la traite en trouvant refuge dans les aspérités obscures et dangereuses du «Look Behind» (ainsi dénommé en référence à la légende qui veut que dans leur échappée, s’enfonçantdans cette jungle hostile, les esclaves s’assuraient que l’un d’entre eux regarde toujours en arrière pour prévenir la menace des cavaliers britanniques à leur trousse) — dans un long monologue investi et pieux dit la misère, les souhaits et invoquent Jah pour une vie plus clémente.

Plus à l’est dans les terres, un rasta-poète, dans un jargon ponctué de «I And I» (le premier I: le soi, le deuxième: le soi divin, en connexion avec Dieu) dit la menace du capitalisme, de la pollution des villes, de la corruption, du monopole destructeur du monde développé (Babylone) et de la fuite nécessaire dans la spiritualité, avant de déclamer un long prêche accompagné de tambours Nyabinghi (percussions africaines utilisées dans le rituel rastafari, au fondement des rythmiques Reggae) et de Marijuana.

Bien plus à l’est encore, à l’autre bout de l’île, c’est Kingston qui reçoit une foule impressionnante venue rendre hommage à Bob Marley. C’est la densité qui marque ce passage de «Land Of Look Behind».
Celle de la foule, de l’émotion, de la fumée, de l’affliction, de la chaleur. La densité aussi du spoken word du Père Amde Hamilton des Watts Prophets (groupe de musiciens fondé à la fin des années soixante, actif dans la lutte pour les droits civiques, basé à Watts en Californie qui associait une instrumentation jazz à un chant parlé, ancêtre du rap en quelque sorte). Celle aussi sur scène de l’hommage du Dj jamaïcain Lui Lepki.

Cette progression jamaïcaine se poursuit avec Gregory Isaacs, une des dernières grande figure historique du Reggae, décédé le 25 octobre 2010. Chef de fil du Lover’s Rock, bien que certains de ces morceaux se distinguent par une conscience sociale plus affirmée comme sur le titre «Poor And Clean» dont ces quelques mots à retenir: «A rich man’s heaven is a poor man’s hell» (le paradis du riche est l’enfer du pauvre).
La parole est ensuite donnée au Dub poet Allan Hope aka Mutabaruka, disciple, artiste et activiste Rastafari.
Mais ce ne sont au fond pas Les Noms jamaïcains qui font «Land of Look Behind» pas plus que celui de Bob Marley.
C’est l’île et son mysticisme qui guident le film, cette immersion profonde rendue en partie possible grâce aux partis pris formels de Greenberg.

Par l’image:

Jorg Schmidt-Reitwein, associé de longue date de Werner Herzog (Coeur de Glace, Woyzeck, Nosferatu, L’énigme Kaspar Hauser,…) tient la caméra et assure la direction photographique. Le choix du 16mm et de sa granulosité spécifique, ainsi que le travail sur la couleur donne la texture épaisse et intensifie la dramaturgie de «Land of Look Behind».

Par le son:
La réalisation de la bande originale prend la direction radicale de s’éloigner des musiques caribéennes et du Reggae.
Elle est confiée au compositeur et musicien américain Kerry Leimer, fondateur en 1978 du label expérimental et New-age Palace of Lights basé à Seattle (union de l’avant-garde classique et de la musique électronique).
Artiste inspiré de Fripper, du «My Life in the Bush of Ghosts» d’Eno et Byrne et de sa rencontre entre les rythmes africains et l’Ambient.

Une musique qui oscille entre les territoires de la nature et celui des environnements sonores industriels.
Pour cette BO, Leimer utilise comme matériau principal des captations sonores et vocales dont il travaille des boucles samplées qu’il associe au synthétiseur.
Le résultat participe à l’atmosphère puissante et redoutablement hypnotique du film.

«Land of Look Behind» n’est pas un film sur le Reggae, mais sur ce qui le fonde.

Il est un film sur la foi, la survie et l’ «I And I».

Une croyance palpable qui peut paraître séduisante pour celui ou celle qui est étranger à toute foi, dogme ou religion et qui en viendrait même à la rêver. Mais «Land of Look Behind» interpelle aussi par ce qu’il dit de la capacité de l’Homme à frayer avec l’inacceptable et à aménager sa survie par sa spiritualité.

Et là, il est par moment difficile de ne pas y lire une autre forme d’aliénation. On aurait presque envie de secouer les dreads et l’esprit enfumé du Country Man et de l’encourager au soulèvement et à l’opposition, à prendre les armes et à exploser des siècles d’inégalités, à questionner ce pacifisme ramenant l’action au I et à une acception finalement assez passive et plutôt individualiste de sa condition.

Mais tout cela ne concerne au fond pas que les Rastas, mais plus généralement et fatalement l’Homme et sa condition d’être humain, avec ou sans foi…

m.j.