Sound & Vision VIII





Planète déshumanisée Humains réduits au rang de bêtes de foire domestiques rendues captives par un collier quand ils n’errent pas à l’état sauvage en horde rebelle se protégeant des menaces d’extermination périodiques, les Oms vivent sur Ygam, planète dominée par les Draags. Géants androïdes à la peau bleue et aux yeux rouges, les Draags ont […]

Planète déshumanisée

Humains réduits au rang de bêtes de foire domestiques rendues captives par un collier quand ils n’errent pas à l’état sauvage en horde rebelle se protégeant des menaces d’extermination périodiques, les Oms vivent sur Ygam, planète dominée par les Draags.
Géants androïdes à la peau bleue et aux yeux rouges, les Draags ont atteint un niveau rare de technologies et de connaissance, et nourrissent leur quotidien par la méditation et le délassement.

Un jour, alors que la jeune Tiva se ballade avec
son père, le Grand Edile, elle recueille un bébé Om, orphelin d’une mère que des jeunes Draags ont accidentellement tué en jouant.
Elle nomme son Om domestique Terr. Comme en prémonition funeste de la révolte omienne latente (Terr étant l’abréviation de Terrible) autant qu’en référence à leur planète d’origine: Terra, lointaine planète dévastée dont les Draags ramènent sur Ygam quelques-uns de ces petits animaux doués d’intelligence.
Tiva ne se sépare plus de son animal domestique, même lors des leçons qu’elle perçoit, comme tous les enfants Draags, à l’aide d’un serre-tête transmettant directement la connaissance jusqu’au cerveau. Par un hasardeux accident Terr accède également à ce savoir.

Martyr de jeux et soumis à la relation affective
complexe du maître à l’animal, Terr âgé de 15 ans préfère l’émancipation à cet esclavage cossu et s’enfuit. Il rejoint une horde sauvage de congénères.
La désomisation déclarée, les Oms sauvages engagent leur libération en planifiant d’atteindre la Planète sauvage, porteuse du secret pouvoir des Draags.
Fresque de science-fiction animée, réalisée en 1973 par René Laloux à partir de croquis du dessinateur Roland Topor, La Planète Sauvage est une adaptation libre du roman de Stefan Wul « Oms en série » paru en 1958.

Co-production franco-tchèque, cette réalisation connaîtra de nombreux déboires financiers et politiques. La collaboration avec un studio d’animation tchèque, l’Ouest et l’Est en pleine guerre froide, ne facilitera pas l’évolution sereine du projet. Topor ne signera d’ailleurs que l’étude des personnages et des décors, lâchant l’affaire une fois les premières difficultés financières rencontrées. Il en tirera cependant injustement tous les honneurs à Cannes en 1973, lorsque le film reçoit la mention spéciale du Jury.

Si certains lurent dans La Planète Sauvage une démagogique métaphore de la domination soviétique sur les pays de l’Est, légitimant une discutable politique d’équilibre, d’autres y virent ne critique du technologisme et de l’usage déshumanisé de la science.

Plus généralement, La Planète Sauvage évoque sans doute l’aliénation de l’Homme au pouvoir dans une logique qui génère systématiquement sa propre destruction. Une transparente métaphore de l’Homme asservit à une conscience motivée par le dessein ultime d’associer savoir et pouvoir.

Les Oms se libèrent d’un univers menaçant dont ils deviennent la menace. Les Oms ne subvertissent pas l’ordre des choses, ils le renversent ou l’inverse dans le but de posséder à leur tour ce dont ils sont exclus : une liberté directement apparentée à l’accession au pouvoir, ce vice inhérent à la nature de l’humanité, qu’elle soit Draag ou Om.

Cette lecture de La Planète Sauvage n’est cependant possible qu’une fois dégrisé de l’envoûtement extatique qu’offre l’image. Une esthétique médiévale proche de l’univers pictural de Jérôme Bosch, dans la figuration de ces animaux à l’étrangeté monstrueuse, aussi bien que celle, surréaliste, de Dali et de Chirico dans la représentation d’un environnement composé d’étendues désertiques aux colorations, aux végétaux et aux minéraux improbables.

Mais ce qui révèle le fond et sublime l’image, c’est la bande-son de La Planète Sauvage. Flûtes, saxophone, synthétiseur, theremin, effets et guitares wah-wah composent les 25 courts morceaux de cette bo, nappe psychédélique de 38 minutes dont le Pink Floyd de Syd Barret ne renierait rien.

Musique composée par Alain Goraguer, d’abord pianiste jazz, dont on ne compte pas la variété comme le génie de la signature que s’arrache toute la double décennie 60 et 70. Arrangeur pour Boris Vian, du Gainsbourg des débuts et du « Poinçonneur des Lilas », du « Poupée de cire, poupée de son » de France Gall, comme du délirant générique disco de l’émission « Gym Tonic » de Véronique et Davina ; avec La Planète Sauvage c’est sa grande composition qu’il signe.

Un bande originale rare qui unit le propos à la beauté sidérante des images, véritable jonction révélatrice de toute la portée réflexive, esthétique, politique et émotionnelle de ce film qui vous convainc que parfois sans la musique le cinéma ne serait rien.