SOUND & VISION VII





DANIEL JOHNSTON : LE FACTEUR CHEVAL DE LA POP LO-FI « Salut. Salut. Salut. Je suis le fantôme de Daniel Johnston. Il y a quelques années, je vivais à austin, Texas et je travaillais au Mac Donalds. C’est un honneur et un privilège de m’adresser à vous aujourd’hui et de vous parler de moi et […]

DANIEL JOHNSTON : LE FACTEUR CHEVAL DE LA POP LO-FI

« Salut. Salut. Salut. Je suis le fantôme de Daniel Johnston. Il y a quelques années, je vivais à austin, Texas et je travaillais au Mac Donalds. C’est un honneur et un privilège de m’adresser à vous aujourd’hui et de vous parler de moi et de l’autre monde. »
Daniel Johnston, Austin, 1985. séquence introductive de « The Devil and Daniel Johnston » de Jeff Feuerzeig

Daniel Johnston est une figure rare et décadrée qui, si vous portez un minimum d’humanité en vous, vous attriste et vous met mal à l’aise autant qu’elle vous exalte et vous transporte.
Illustrateur, peintre, musicien et songwriter, l’expression de ses arts est vierge de toute culture artistique, vierge de toute convention esthétique, sans influence, ni référence normative.

Cadet d’une fratrie de cinq frères et soeurs dont les parents sont deux fondamentalistes chrétiens établis en Virginie de l’ouest; cette ferveur religieuse ne participa assurément pas à stabiliser sa fragile santé mentale face aux récurrents sermons hystériques d’une mère lui rappelant sans cesse la portée maléfique de ses illustrations et combien le temps consacré à sa musique faisait de lui un serviteur inutile.

Le Diable, Laurie (son amour non consommé d’adolescent qui lui préféra un croque-mort pour mari), les Beatles (modèle de l’adulation et de la gloire à atteindre), Casper le gentil fantôme ou Captain America sont les obsessions paranoïaques, hallucinatoires, sentimentales et iconographiques qui peuplent un imaginaire complexe et tortueux et un esprit torturé par la maniaco-dépression. Daniel Johnston incarne à travers sa souffrance personnelle l’Amérique malade dans sa ferveur religieuse naïve et son manichéisme paranoïaque, une nation hypnotisée par les héros et super-héros de sa culture impérialiste.

Installé dans le sous-sol de la maison familiale qu’il transforme en véritable laboratoire artistique où cohabitent ses Super8, ses dessins et ses premiers enregistrements, il rêve de célébrité et de reconnaissance. Alors qu’il fréquente sporadiquement l’école d’art dans laquelle il est inscrit, il développe un vrai talent de pianiste et nourrit ses productions musicales de comptines hallucinées, chansons d’amour, messages au diable qu’il enregistre sur des cassettes dont il soigne la présentation de ses illustrations et qu’il distribue à qui veut bien.

« Songs of Pain » et « Don’t Be Scared » constituent les deux premiers recueils bricolés de Daniel Johnston, dont plus de la moitié des titres sont consacrés à Laurie, sa muse passive, tandis que le reste de son répertoire est nourri de délires anti-sataniques qui s’entrechoquent à l’iconographie populaire des Etats-Unis.

Après un premier épisode maniaque, il achète une moto et durant cinq mois tracera la route d’une fête foraine itinérante en vendant des Corndogs. Le convoi s’arrête à Austin où il décide de s’installer, sans toit ni argent.

Là, il rencontre Kathy McCarthy, chanteuse des Glass Eye, groupe texan qui connaît alors un succès local, et quelques chroniqueurs musicaux qui le porte aux nues.
Pour faire comme les chanteurs texans, il fait les premières parties de Glass Eye en montant sur scène avec une guitare sans savoir en jouer.

Il atteindra dans la foulée son rêve de célébrité quand il fait une apparition, en 1985, dans l’émission de MTV The Cutting Edge devant un public dont on ne sait s’il reconnaît son talent ou s’il se moque cruellement de ce fou chantant qui ne sait à peine tenir une guitare et qui livre ses compositions avec une naïveté, une spontanéité et une singularité déconcertantes.

Les épisodes délirants se font de plus en plus fréquents, associés à la consommation de drogues trop dures pour la fragilité de son état psychique. Les acides scelleront définitivement son destin à celui de la maladie.

Les trois décennies qui suivent seront ponctuées par les caprices de ses neurotransmetteurs, oscillant entre phases maniaques et exaltées et grandes dépressions paralysantes liées aux assauts chimiques des traitements neuroleptiques.

Un soir de 1986, il frappe son manager à coup de barre à mine. A la suite de cet événement, il passera une année au lit, son année perdue comme il la nommera.

A la fin des années huitante, il attise la curiosité de la scène underground new-yorkaise et des Sonic Youth qui l’invitent à enregistrer dans un vrai studio. Le séjour se révélera ingérable. Johnston taguera la statue de la Liberté du sigle du poisson, symbole des fondamentalistes chrétiens et une forte décompensation mystique transforme les quelques concerts new-yorkais en prêches contre la menace satanique. Une véritable croisade contre le diable s’engage…

Ironique ou triste, c’est au choix. La scène underground qui s’entiche de ce vrai marginal et qui se retrouve totalement dépassée, par son ambition peut-être pas consciente certes, d’instrumentaliser cette figure borderline.

Retour forcé dans la maison familiale après un arrêt dans le Maryland où Jad Fair, des Half Japanese, tête de fil du Lo-fi d’Austin, lui propose une collaboration.
Une nuit, au terme d’une session d’enregistrement, Daniel Johnston s’introduit dans l’appartement d’une vieille dame qu’il terrifie au point qu’elle se défenestre et se brisera les deux jambes dans sa chute. Johnston assurera qu’il tentait de la libérer des forces du mal.

Retour à la case internement.
Après cette réclusion, au retour d’un concert, dans le petit avion que son père pilote, il jette les clés de l’appareil prétendant vouloir comme Casper, le gentil fantôme, sauter en parachute. Ils s’écraseront et en sortiront quasi indemnes.

Alors qu’il est à nouveau hospitalisé, c’est Kurt Cobain, (et plus largement la scène Grunge qui voit des convergences entre la mouvance et le travail de Daniel Johnston) qui rallume les projecteurs sur le songwriter en portant le t-shirt de son album « Hi, how are you ? » aux MTV Video Music Awards, suscitant la curiosité de nombreux labels et des médias.

Elektra Records lui fera une proposition de contrat qu’il refusera, le label comptant parmi ses artistes Metallica en qui Johnston voit les suppôts de Satan. C’est finalement sur Atlantic Records qu’il signera un album, le seul à être paru sur une major. Des ventes désastreuses feront qu’Atlantic le remerciera deux ans plus tard.

Aujourd’hui Daniel Johnston dit se sentir mieux, de nouveaux et plus efficaces traitements médicamenteux. Il vit toujours avec ses parents qui se sont installés dans la banlieue d’Austin il y a une quinzaine d’années. Il continue de dessiner et de composer, tout en fumant ses cigarettes menthol et en buvant à l’excès son soda préféré:
Le Mountain Dew.

Ce qui frappe à la vision de «The Devil and Daniel Johnston», documentaire que lui consacre Jeff Feuerzeig en 2005, c’est finalement ce qui frappe quand on mesure l’emprise de la maladie psychique sur le destin de Johnston. Documentaire, façonné Sundance, marque de fabrique du film indépendant US de bon ton (dont il recevra d’ailleurs le prix de la meilleure réalisation), le travail sur les archives, les témoignages comme la réalisation est impressionnant. Mais tout au long du film, Jeff Feurezeig, par ses choix, donne le sentiment qu’il traite d’une personnalité disparue.

Daniel Johnston n’apparaît que dans les archives sélectionnées et dans quelques séquences où il n’interagit pas directement avec le réalisateur, alors que son entourage est sollicité dans de nombreux plans interviews qui témoignent de son parcours et de sa personnalité.

Feuerzeig insiste aussi au terme du documentaire (juste avant de filmer Johnston déguisé en Casper, le gentil fantôme, pour le générique de fin) sur les nombreux artistes et groupes, plus de 150, de Pearl Jam, Yo La Tengo, Tom Waits, Beck en passant par Spectrum qui ont repris les chansons de ce génial songwriter qui force le respect et la reconnaissance du sérail musical comme de quelques fervents fans.

Ce que cela dit au final, par ce film ou par le destin de cet artiste brut, de manière cruelle ou froidement réaliste, c’est que le prix à payer d’une liberté créatrice aussi dé-limitée de toute influence, aussi décadenacée de toutes constantes artistiques formatées : c’est la maladie.

Celle qui débride et libère autant qu’elle enferme et restreint, et qui fait de Daniel Johnston le fantôme de sa propre vie.

«True love will find you in the end
You’ll find out just who was your friend
Don’t be sad, I know you will,
But don’t give up until
True love finds you in the end.»

Daniel Johnston « True Love Will Find You in the End » paru sur « 1990 », 1990.