Sound & Vision VI





It’s a bad neighborhood… En 1993, un comité sénatorial est créé pour enquêter sur la scène hip hop, son potentiel subversif, et sa dangerosité présumée pour la société américaine. Ice T et son «Cop Killer» ont mis le feu aux poudres et c’est tout le milieu qui est alors pointé du doigt par le très […]

It’s a bad neighborhood…

En 1993, un comité sénatorial est créé pour enquêter sur la scène hip hop, son potentiel subversif, et sa dangerosité présumée pour la société américaine. Ice T et son «Cop Killer» ont mis le feu aux poudres et c’est tout le milieu qui est alors pointé du doigt par le très WASP vice-président de l’époque: Dan Quayle.

Juste après avoir vu « Biggie & Tupac », documentaire réalisé par Nick Broomfield; après deux heures d’images compilées sur les deux meurtres non-élucidés des deux rappeurs 2pac (Tupac Shakur) et Notorious B.I.G. (Christopher Wallace), figures instrumentalisées de la guerre opposant l’East de la West Coast, au milieu des années nonante, et bien mon regard s’égare, loin, et je souris, jaune.

Non, en fait je ne souris pas, mais figée, je suis mon propre témoin, celui de la collision fracassante et des collusions violentes qui s’opèrent dans ma tête. Vite, très vite.

Ma première réflexion: Les minorités ne s’écartent, ni ne s’opposent. Elles reproduisent.

Et c’est là l’une des plus solides constantes des sociétés occidentales dominées par un postulat triangulaire clos, une donne incompressible: pouvoir, fric et individualisme.

Y adhérer ? Pour accéder à quoi ? La Liberté. Une notion sans absolu, un concept creux qui se remplit selon les définitions qu’un système lui injecte, et précisément ici, celles d’accéder à ce putain de rêve américain, ou plus largement, à l’idéal des sociétés occidentales: avoir et pouvoir.

Les laissés pour compte de cette équation, lorsqu’ils étaient ou lorsqu’ils sont distinguables par ces caractéristiques qui les éloignent de celles de l’autorité dominante: comme leur couleur de peau, leur classe sociale, leur genre, leur statut de natif ou d’immigrant ; et bien, de cette distance qui les exclut des droits fondamentaux et qui leur refuse l’accès au Triangle d’Or, germent différents états et actions : discriminations, inégalités, injustices, qui peuvent induire, ou pas, plusieurs types de réactions.

Des stratégies émergent : Un groupe ou une communauté se politise et entre en action avec une gamme, plus ou moins large de ressources pour se faire entendre, ou parfois tend à ce rétablissement de la justice et à ce statut d’Homme libre, sans se faire entendre.

C’est ce qu’engagèrent le mouvement pour l’obtention des droits civiques aux Etats-Unis, le mouvement de lutte ouvrières contre le grand Capital, les intellectuelles et activistes féministes, en se battant pour les droits de la femme, mais aussi la communauté immigrée italienne aux Etats-Unis à travers le crime organisé.

C’est nécessaire. Opéré de manière noble et louable, ce n’est au fond pas la question ici.

Si certains de ces combats ont été partiellement remportés, du moins à travers des articles de loi assurant sur le papier une égalité ou la reconnaissance d’une position et d’un statut, peu de combats, malheureusement, sont victorieux dans les faits.

L’opprimé peut alors baisser la garde et renoncer, continuer le combat dans les limites de la légalité imposée par les détenteurs du pouvoir, ou élaborer des stratégies de contournement pour non plus seulement rétablir une égalité de principe, mais atteindre les promesses du Triangle d’Or, celles de l’Homme libre.

C’est comme ça que naissent, dans une logique qui répond à la perversion de ce système, des niches de criminalité spécifiques aux communautés minorisées. Cette criminalité n’est ni pire, ni moins pire que celle engagée par le dominant. La frontière n’est souvent même pas ou à peine celle de la légalité. La frontière est plus complexe. Celui qui a le pouvoir, exerce une criminalité que la loi ne considère pas, ou ne veut pas considérer, ou il laisse agir le dominé pour profiter indirectement de ses actions criminelles. Dans ce cas, celui qui est réprimé continue de servir les intérêts du dominant sans que ce dernier ne soit jamais inquiété…

C’est comme ça qu’un ex-leader des Black Panthers a pu être suspecté de porter la double casquette de baron de la drogue et de pimp qui mettait ses soeurs sur le trottoir.

C’est comme ça que la mafia italienne a essuyé des guerres fratricides dans sa propre communauté pour faire fructifier ses activités.

C’est comme ça que Suge Knight, patron du label Death Raw (affilié au gang des Pirus et associé aux ripoux de la police de Los Angeles) a pu assurément orchestré la rivalité entre Biggie et Tupac dans le but de masquer ses activités criminelles frauduleuses dont la rétention de millions de royalties de son artiste Tupacpac. Suge Knight qui aurait d’heureuses raisons, a détourné l’attention de lui d’une responsabilité
suspectée dans la mort de Tupac.

Dan Quayle s’est mépris. Le danger n’est pas tapi dans les backstages de la scène hip hop. Pas de putch politique à en craindre, la subversion n’est pas, tout au plus quelques transgressions. Le véritable danger se cache derrière ce verni de valeurs bien-pensantes, et réside définitivement dans les buts poursuivis des systèmes libéraux.

Au fond l’histoire de Biggie et de Tupac, c’est celle de deux artistes talentueux, qui au-delà du fait médiatisé de leur mort, ont marqué l’histoire de ce courant musical.

C’est aussi l’histoire de toutes celles et ceux qui ont refusé de continuer à être identifié à l’Autre, ou quitte à devoir le rester, qui ont refusé, quel qu’en fut le prix, de renoncer à la Liberté promise par le Triangle d’Or.