Sound & Vision IX





THE FUTURE WAS NOW A la fin des années septante, des petites niches d’artistes disséminées aux quatre coins de l’Angleterre posent les jalons d’une rupture radicale avec les codes de la musique contemporaine anglo-saxonne. De Sheffield à Liverpool en passant par Londres, sans manifeste, Cabaret Voltaire, The Human League, Fad Gadget, Ultravox, OMD, The Normal ou encore Throbbing Gristle sont les […]

THE FUTURE WAS NOW

A la fin des années septante, des petites niches d’artistes disséminées aux quatre coins de l’Angleterre posent les jalons d’une rupture radicale avec les codes de la musique contemporaine anglo-saxonne.

De Sheffield à Liverpool en passant par Londres, sans manifeste, Cabaret Voltaire, The Human League, Fad Gadget, Ultravox, OMD, The Normal ou encore Throbbing Gristle sont les pionniers d’un courant dont l’apogée populaire sera atteinte en 1979 quand la Synth devient Pop et qu’elle fait Top of The Pops, avant de s’épuiser dans une récupération commerciale indigeste, pour finir par s’éteindre progressivement et sans honneurs tout au long de la décennie eighties.
Inutile de rappeler à vos mauvais souvenirs les Sandra, Kim Wilde, Sabrina ou autres Duran Duran…

Une dénomination commune: le futur.
Un futur sonore et thématique.

Sonore: Une légende (il y en a toujours une). Celle-là, en l’occurrence, est celle du passage à Liverpool de Kraftwerk en mai 1975.
Rivalisant malgré eux avec les Wings en concert le même soir, c’est une salle à moitié vide qui accueille les pisteurs de la musique électronique.
Pas déçu pour autant, puisque Kraftwerk se souviendra, fier, d’avoir été placardé aux côtés du groupe de McCartney sur les murs de la ville. Au terme du concert, on frappe à la porte du backstage. Dans l’entrebâillement se tient Andy Mc Cluskey de Orchestral Manoeuvre In the Dark (OMD) qui lance : « V ous nous avez montré le futur! ».
Et comme une traînée de poudre, l’Angleterre envoie valdinguer guitare, batterie et basse pour faire place aux seuls synthétiseurs.
Si la fascination pour le radicalisme futuro-vocoderisé de Kraftwerk, pour les longues nappes psychés de Tangerine Dream ou pour Wendy Carlos qui interprète les très classiques partitions de Bach sur son synthétiseur Moog (rappelez-vous de la bo d’Orange Mécanique) explique pour une grande part l’émergence de ce courant ; le mouvement Punk, par le moteur répulsif qu’il incarne, tient également une place importante dans l’existence même de la Synth Wave britannique.

Lassés et ennuyés des vociférations et des trois accords qui grincent sur les compositions du No Future, c’est pourtant en se calquant sur l’attitude Punk (tout en s’opposant à sa formule instrumentale) ; cette posture faite de nonchalance et de désinhibition où l’expérimentation prime sur l’expertise qui donnera la véritable impulsion à l’éclosion de ce courant.
Agir et créer sans se soucier, ni rougir face à un Rock Progressif alors terriblement démonstratif, conceptuel et performatif construit sur l’accumulation d’interminables années de maîtrise des instruments…
Sans oublier la rapide accessibilité des synthétiseurs qui en seulement une poignée d’années passent du prix de la moitié d’une maison à l’équivalent de celui d’une guitare électrique.
Pour une fois que les prouesses technologiques peuvent être félicitées et tendraient presque à encourager la défense des thèses technophiles…
Des artistes donc résolument décomplexés et tournés vers le futur, mais un futur pourtant sans utopies…

Thématique: L’Angleterre des années septante est colonisée par un Space Age architectural. Les constructions ultra-modernes supplantent les bâtisses de l’ère victorienne en même temps que s’affirme la désolation des ères industrielles et serpentent, de plus en plus nombreuses, les périphéries autoroutières.
La friche et le béton composent l’environnement urbain. J. G. Ballard, le porte-parole littéraire circonspect de cet inquiétant développement des technologies, de la culture et de la consommation de masse et des perversions potentielles y contenues, est alors la référence socio-littéraire de toute cette génération d’artistes.
Ballard publie « C rash ! » en 1973, fresque d’anticipation sociale loin de l’outer-space et des Aliens, où dans un futur immédiat, des fétichistes de l’accident de la route ne trouvent leur excitation sexuelle qu’en planifiant, participant et en provoquant de vrais accidents.
Un roman qui questionne une société qui embrasse une technologie aussi perverse, capable de tuer un nombre aussi considérable d’Hommes tout en devenant une partie aussi intégrante de la culture.
Les pionniers de la Synth Wave partagent l’approche contre-utopique de Ballard et sa vision glacée et désabusée de l’Angleterre contemporaine.

La science-fiction réaliste de Ballard et la sciencefiction immédiate des expérimentations sonores permises par les synthétiseurs forment l’essence de ce nouveau paradigme musical.

C’est Daniel Miller, sous le pseudonyme de « The Normal », qui crée en 1978 l’hymne qui « synthétise » le mieux cette préoccupation inquiète d’un présent et d’un avenir sombre avec le titre « Warm Leatherette ».
Les paroles font évidemment référence à « Crash ! », scandées sur la froideur minimaliste des sons et mélodies produites à partir d’un Korg 700, synthétiseur analogique.

Daniel Miller n’est pas seulement l’auteur de ce titre mythique, mais aussi le fondateur de Mute Records qui verra les figures parmi les plus déterminantes de l’aventure Synth Pop passer par son label, de Fad Gadget en passant par Daf et Depeche Mode.

Le grand tournant populaire et commercial de la Synth Wave est marqué par l’entrée en flèche dans le Hit Parade britannique de Gary Numan et de son titre « A re Friends Electrics » en 1979. Androïde les yeux cernés d’eyeliner et le visage poudré, Numan annonce le Nouveau Romantisme de Visage, Spandau Ballet, Soft Cell et des looks improbables des Blitz Kids, fans et suiveurs de ce sous-genre inspirés aussi de l’étrange accoutrement du Ziggy Stardust de Bowie: Aristocrates extra-terrestres mêlant des éléments futuristes et rétros, coupes de cheveux géométriques et maquillages complexes…

Entre 1980 à 1983 fleurissent les hits Synth Pop : du « Fade To Grey » de Visage, au « N ext Life » de Depeche Mode, en passant par le « Sweet Dreams » d’Eurythmics, et le « Tainted Love » de Soft Cell.
De la scène Synth confidentielle et expérimentale, le genre plonge tête première dans le bain populaire de la pop culture et ne s’en relèvera plus.
Quelques soubresauts importants cependant avec le pont que créera New Order entre le Post-punk et la Dance Music avec la parution de « Blue Monday » en 83, et celui conduisant également la Pop sur les dancefloors avec le « West End Girls » des Pet Shop Boys en 1984. Une voie plus Electronic Soul s’ouvre aussi avec Yazoo sur le titre « Don’t Go » où le chant rond et voluptueux réchauffe la froideur des synthétiseurs.

« Synth Britannia », réalisé par Ben Whalley, détaille l’épopée de cet important virage mutationnel dans l’histoire de la musique moderne. Produit par la BBC, l’image est soignée, le propos clair et fouillé. Du travail documentaire bien fait, mais qui ne fait pas vraiment la part belle à l’émotion, ni à une recherche formelle très inspirée.
De ce documentaire classique, on retiendra pourtant ces étranges extraits du court-métrage « Crash ! », réalisé en 1971, bien avant la version de Cronenberg, dont Ballard signe lui-même l’écriture et interprète le propre rôle. Drôle d’essai arty qui colle cependant parfaitement à une bo Synth Wave.
C’est aussi une drôle de mélancolie que provoque la vision de tous les acteurs de cette scène mythique sous les projecteurs de ce clinique documentaire qui ne masque aucune réalité : 30 ans après, la réactivité et la créativité depuis longtemps consommée.
Nostalgique, un coup de vieux en plus, on se demande si on souhaitait vraiment qu’un jour ces artistes rejoignent le grand cirque de la culture légitime. Si on ne retenait que l’hymne ?

A tear of petrol
Is in your eye
The hand brake
Penetrates your thigh
Quick – Let’s make love
Before you die
On warm leatherette
Warm leatherette

Warm leatherette
Warm leatherette
Warm leatherette

Join the car crash set

Extrait de The Normals, « Warm Leatherette », 1978