Sound & Vision IV





Trip pacifique 1970 : La montée d’une vague aigre de désillusions. Les promesses révolutionnaires du printemps 68 avortées. Les inquiétudes croissantes du rapport désastreux de l’Homme à la Nature. Le tout comme une mauvaise descente d’acides… Introspectif, libre, mystique, psychédélique et mélancolique, c’est la vague qui porte les acteurs de la glisse comme la bande […]

Trip pacifique

1970 : La montée d’une vague aigre de désillusions. Les promesses révolutionnaires du printemps 68 avortées. Les inquiétudes croissantes du rapport désastreux de l’Homme à la Nature. Le tout comme une mauvaise descente d’acides…

Introspectif, libre, mystique, psychédélique et mélancolique, c’est la vague qui porte les acteurs de la glisse comme la bande originale de «Pacific Vibrations». Document devenu introuvable, à l’exception de quelques rares copies piratées, ce classique de la Surf Culture capture les tubes, de la Californie à Hawaï. Il suit la quête de ces idéalistes qui portent cette marque distinctive, celle de ceux qui se frottent de trop près aux forces de la Nature. Ailleurs et complètement là en même temps. Ceux qui se confrontent et qui, dans une logique propre, s’inclinent humblement face à l’océan dans une recherche sans fin de la vague parfaite.

Surfer pionnier de la fin des années quarante, réputé pour sa passion des grosses vagues, photographe amateur, peintre, réalisateur et fondateur du mythique « Surfer Magazine » John Severson a été Le porte-parole de la Surf Culture, puisant dans toutes ses ressources artistiques pour diffuser la philosophie du surf. En poste à Hawaï dès 56 pour le compte de l’armée américaine, le soldat Severson consacre ses décharges à surfer et à filmer les glisseurs. Ces séquences deviendront la matière de son premier long-métrage : Surf (1958). Dernier volet d’une série de films, tous devenus des classiques du genre compilant des archives uniques de figures légendaires, Steven Severson réalise «Pacific Vibrations» en 1970.

Plaidoyer environnemental invoquant la beauté de l’océan avec le souci de sensibiliser le spectateur à la nécessité de préserver cette précieuse ressource naturelle, la première version de «Pacific Vibrations» est un enchaînement de séquences accompagnées de musique, où la Nature et les sessions de glisse se succèdent, sans préoccupations narratives. Les studios de la Warner Brothers prennent connaissance du projet et approchent Severson. Ils sont séduits, mais exigent rapidement de sérieuses modifications au film. Severson, alors à la recherche d’un distributeur, se plie à ce compromis et insère une trame narrative développant différents thèmes tels que les conflits entre
surfers et non-surfers, la popularisation du sport, les préoccupations écologiques, les grandes figures de l’époque, sous la forme d’interviews et de commentaires en voixoff. Le film oscille dès lors entre un format documentaire classique et un format expérimental par la maîtrise des prises de vue, le montage et les traitements de la pellicule (images en négatif, ralentis et diffractions de couleurs).

L’arrivée à la Warner Brothers d’un nouveau chef de production détestant le surf enterrera la promesse d’une diffusion du film. Sans le soutien financier nécessaire à sa distribution, la route de «Pacific Vibrations» se tracera en dehors des salles de cinéma, dans des réseaux culturels alternatifs, ce qui explique que le film reste introuvable aujourd’hui.

Si « Pacific Vibrations » est un film sur la Surf Culture, il n’est pas un film sur la Surf Music.1970 a déjà sonné le glas du léger et naïf Doo-Wop et de l’eldoradesque Californie développée par les Beach Boys de la première période. Eux-mêmes ont déjà tourné la page du «Round round, get around, I get around…», des filles, de la plage et de l’âge d’or d’une Californie fantasmée.

Le costume Rockabilly est remplacé par celui du Rock Psychédélique californien des seventies. Pour ne citer qu’eux : les inventeurs du synthétiseur Moog Paul Beaver et Bernier Krauser écrivent plusieurs des plages musicales du film, tout comme les Colorado Purple Gang (trois des membres du groupe sont surfers), dont la fausse légèreté de leur titre «Good to Be Alive» s’installe durablement dans la mémoire dès la première écoute, et sans oublier Sky Oats qui signe le titre éponyme «Pacific Vibrations».

«Pacific Vibrations» est un véritable voyage sensoriel. La vague vous saisit de manière addictive et le ballet du surfer fixe et guide l’expérience visuelle, entière, aspirante, qui frappe l’âme et l’étire.

D’un appartement pas chauffé, dans mon quotidien lausannois étriqué, une réflexion ou plutôt une impression se dessine, impossible à traduire, sur le destin, les choix qui le déterminent, le sentiment d’injustice aussi: c’était une autre époque et le soleil, l’océan… Moi, je suis là, John Severson est toujours là, quelque part, à Hawaï et il continue inlassablement de relier l’île et la Californie autour de la Surf Culture. Il peint et il dessine des thèmes de surf destinés à l’impression de T-shirts. Même si le bon goût de l’esthétique surf est probablement douteuse, c’est chaque jour face à la rencontre des deux bleus de l’horizon qu’il engage sa journée…Et moi, mon horizon ?