Sound & Vision III





Tony Wilson : l’Icare de Madchester Parce que la musique c’est une histoire et que si elle se dit en mélodies et en rythmes, elle se dit aussi en images. Tous les derniers jeudis du mois, Le Bourg, avec la complicité d’Ivan (+41), vous présente un genre, un courant musical, un label ou un artiste à […]

Tony Wilson : l’Icare de Madchester

Parce que la musique c’est une histoire et que si elle se dit en mélodies et en rythmes, elle se dit aussi en images. Tous les derniers jeudis du mois, Le Bourg, avec la complicité d’Ivan (+41), vous présente un genre, un courant musical, un label ou un artiste à travers un film documentaire ou de fiction, suivi d’un dj set complétant ce moment de cinéma dédié à la musique. Troisième projection ce 26 novembre avec 24 Hours Party People de Michael Winterbottom qui relate le parcours de Tony Wilson, dont la placidité et la naïveté confondantes ont cependant permis d’écrire une des plus riches et excitantes pages de l’histoire de la musique du vingtième siècle. Les incompétences, le laxisme, mais aussi la confiance et le discernement artistique du fondateur de Factory Records, ce foutu mélange révéla le génie et le talent de Joy Division, de New Order, de A Certain Ratio et des Happy Mondays.
« Bienvenue à la roue de la fortune ! La voici, cette roue qui à travers les siècles a symbolisé les vicissitudes de la vie. Boèce lui-même, dans son chef d’oeuvre « Consolation de la philosophie », compare l’histoire à une roue qui vous hisse pour vous laisser retomber ensuite. « ‘L’inconstance est mon essence’ dit la roue.
‘Mettez-vous sur mes rayons si vous voulez, ne nous plaignez pas si vous retombez dans les ténèbres’.»
Citation extraite de 24 Hours Party People.

Est-ce que Tony Wilson s’est vraiment adressé en ces termes aux téléspectateurs de « La roue de la fortune » qu’il anime à la fin des années quatre-vingt sur Granada Television, télévision locale au sein de laquelle il fit une carrière journalistique plutôt médiocre?
Peu importe la véracité des faits puisque cette citation extraite de 24 Hours Party People symbolise parfaitement l’histoire du chaotique et brillant label mancunien Factory Records.

1976 : Tony Wilson est reporter à tout faire pour Granada Television. Entre deux confrontations avec son producteur à qui il rappelle sans cesse: « Je suis un putain de journaliste sérieux… Je suis allé à Cambridge ! », il couvre les exploits d’un canard berger, interviewe un nain soigneur d’éléphants et expérimente le Deltaplane pour divertir le téléspectateur lambda. Mais la confidentialité de la chaîne locale lui permet aussi d’animer le show musical « So It Goes », au contenu rédactionnel impensable sur une chaîne nationale de l’époque : celui de la scène Punk.

C’est le 4 juin 1976 qu’un premier déclic titille ses connexions neuronales. Les Sex Pistols se produisent pour la première fois à Manchester, au Lesser Free Trade Hall. Un concert que Wilson qualifiera d’historique, bien que seules 42 personnes y assistent. Historique parce que plus que la performance scénique dont on découvre d’ailleurs quelques extraits dans le film, dans cette petite assemblée, on ne comptera pas moins que Howard Devoto et Pete Shelley des Buzzcocks, Warsaw qui formeront plus tard Joy Division et New Order, accompagnés de leur manager Rob Gretton, Mick Hucknall, futur leader des Simply Red, et Martin Hannett, exceptionnel et caractériel producteur qui fut à l’origine du son de Joy Division comme plus tard de celui des Happy Mondays.

A la suite de cette expérience live, Wilson se sent à l’étroit dans son show télévisé et devient promoteur des soirées Factory avec ses futurs associés de Factory Records, Alan Erasmus et Rob Gretton. Ils programment hebdomadairement des groupes locaux de la scène Punk, Rock et New-Wave dans un club miteux de la banlieue de Manchester.

C’est là que se développent le label et son identité visuelle, portée par Peter Saville, graphiste réputé aussi bien pour son talent que pour ses soucis d’agenda, livrant régulièrement les affiches et flyers des groupes une fois la date passée, tout comme son manque de bon sens commercial pour avoir fait perdre au label 5 pence sur chaque Lp vendu de « Blue Monday » de New-order (les coûts de production de la cover excédant le prix de vente du disque)…

Joy Division sera le premier groupe signé sur Factory Records. Pas de véritables contrats, mais juste un papier rédigé et signé du sang de Tony Wilson assurant une liberté de création aux groupes signés sur le label, comme celle de partir quand bon leur sembleraient. Une fantaisie qui empêcha d’ailleurs tout rachat potentiel du label au moment de sa faillite, les contrats légaux n’ayant jamais existé.

Factory Records ouvre plus tard son propre club, l’Haçienda, qui fit les belles heures de la culture rave de Manchester durant la deuxième moitié des années quatrevingt, moment où parallèlement le label signe les Happy Mondays. C’est le début de sérieux ennuis comme de gros succès. Avec les Happy Mondays naît le mouvement « Madchester », courant musical exclusivement mancunien qui mélange la House, le Funk et le Rock.
Mais Shaun Ryder, leader chanteur des Happy Mondays est absolument ingérable. Ses problèmes de drogue, l’extorsion d’argent au label, ses engagements non respectés et la frontière fragile sur laquelle il oscille entre débilité et génie, donneront finalement le coup de grâce au label qui fermera boutique en 1992.

1976 –1992, entre le déclin du Punk et la mort de la Acid House, 24 Hours Party People retrace le parcours tragicomique de ce mythique label. Combinations d’événements réels, de rumeurs, de légendes, de l’imagination du scénariste comme des images d’archives, le film est parfois aussi mauvais que n’a pu l’être la gestion de Tony Wilson de Factory Records et de son club l’Haçienda. Images d’archives de concerts montées avec des images reconstituées, de publics, peu convaincantes, scénario parfois incohérent, et esthétique douteuse n’enlèvent cependant rien à l’intérêt du film, tout comme la désinvolture et les incohérences de Wilson ont permis à des artistes comme Ian Curtis ou Shaun Ryder de trouver une plateforme d’expression qui ne les a ni formatés, ni muselés dans leur art. Le pire pour le meilleur.