Sound And Vision XVI





Au sud des Etats-unis: les marais saumâtres de la dévotion et du péché Au commencement une Chevy Impala 1970 que Jim White négocie pour 100 dollars par jour à son ami Jimmy Chuck pour les besoins du film. Parce que si tu veux vraiment rentrer en contact avec la population blanche précarisée du Sud, mieux […]

Au sud des Etats-unis: les marais saumâtres de la dévotion et du péché


Au commencement une Chevy Impala 1970 que Jim White négocie pour 100 dollars par jour à son ami Jimmy Chuck pour les besoins du film.

Parce que si tu veux vraiment rentrer en contact avec la population blanche précarisée du Sud, mieux vaut conduire leurs voitures et laisser ta Lexus ou ta Land Rover à la frontière du Kansas ou du Colorado.


Noël 1998: le réalisateur anglais Andrew Douglas reçoit « The Mysterious Tale Of How I Shouted Wrong-Eyed Jesus », premier album de Jim White.

Intrigué par le titre et fasciné par l’Alt-country expérimentale aux étrangetés sonores et aux accents sombres et post-apocalyptiques de cet album, Douglas cherche alors le lieu qui abrite cette musique.

De cette quête, Jim White deviendra en 2003 le guide d’un road movie à l’onirisme crasse, moite et  poisseux qui traverse le Sud profond des Etats-Unis.

Mais le Sud de White n’est pas un lieu et n’est peut-être même pas le Sud. Il est un point de vue, une virée impressionniste non ségrégée, mais pourtant exclusivement focalisée sur son essence White trash.

Une culture des communautés rurales blanches. Suffocante, manichéenne où tu choisis Jésus ou l’Enfer, la ferveur ou la criminalité dans un coin oublié et probablement incompris du monde qui n’offre que peu d’options au sens d’une vie.

La Meth et le Whisky  ou la foi. Et parfois la conjonction se coordonne jusqu’à se confondre:  entre excès et rédemption, le samedi soir tu pèches dans les bars à Bikers et le dimanche tu expies à l’église.

En bordure des routes qui traversent la Louisiane, la Virginie, la Floride et le Kentucky, White rencontre des artistes qui ont mis cette part étrange d’une Amérique maudite en mots et en musique.

Le natif géorgien Harry Crews, Brando ravagé de la littérature sudiste contemporaine (« The Gospel Singer », 1968 ou « A Childhood : The Biography of a Place ») qui dit ce monde de superstitions, de croyances et d’anecdotes tordues et malheureuses dont seuls les habitants du Sud auraient l’art et le secret.

Dans un dinner, chez le barbier, dans un Truck Stop, dans une chambre d’hôtel, sur le capot d’une voiture, dans une forêt, ou sur une cabane flottante, des musiciens natifs (Johnny Dowd, le joueur de banjo Lee Sexton, Melissa swingle (Trailer Bride) Cat Power en off) et d’autres (David Johansen (New york Dolls), The Handsome Family, David Eugene Edwards (16 horsepower)) – tous inspirés et envoûtés par ce terreau musical – ponctuent la pérégrination de White de titres de leurs répertoires ou de covers de mythiques artistes comme Geeshie Wiley.

Des artistes qui ont puisé dans les contradictions combinées du sacré et du profane de ce sud bouseux pour en laisser émerger cette rencontre entre le blues, la musique apalachienne, le blue grass, le white gospel, le folk et qui forment cette générique déclinaison qu’on reconnaît dans les termes d’Americana ou d’ Alternative-country.

Des décharges fantomatiques de ferrailles et des autobus scolaires abandonnés –  La convulsive église pentecôtiste qui, entre baptême d’eau et glossolalie, attend l’imminence de l’enlèvement (« the rapture »), cette deuxième apparition de Jésus qui délivrera les fidèles, les réduira en poussière avant de les conduire  dans une ville fantasmatique faite d’or et de joyaux… Congrégation menée d’une poigne gourouesque par son révérand, le bad boy repenti Gary Howington, ex-junkie et délinquant, qui conduit ses ouailles à coup de Blues et de séances de guérison (healing services) –  La petite prison de Ferriday en Louisiane dont les détenus ne dressent que le froid et désespéré constat d’un environnement social qui ne leur a pas laissé beaucoup de marge entre la piété et le péché –  Les radios locales évangélistes du Kentucky, desquelles la voix du Saint Esprit se diffusent via des groupes de White Gospel et la parole affaiblie et tremblotante d’ancêtres dont on ne détermine plus très bien la santé mentale de l’affection géronto-psychiatrique –  Un Complexe de mobiles homes où une femme commente ses tatouages, les recouvrements de noms d’ex-boyfriends et les affiliations à des gangs – Les toits, les voitures, les devantures placardés de « Jesus Saves » ou de « Jesus Is Coming » – Les mines de charbon – Les trucks stop dont le fameux « Jesus is Lord Catfish Restaurant » en Floride où l’on y mange de la « Jesus-Food » tout en y admirant des fresques de l’enlèvement .

Jésus ou l’enfer : c’est sans ponts, ni alternatives. Un Sud pétrifié dans cette dichotomie où un gouffre insensé sépare le bien du mal.  Rien au milieu.

« Searching For The Wrong-Eyed Jesus » est un film extrêmement écrit et posé, à la trame paradoxalement aléatoire.  Il ne suggère que des impressions et dans un registre purement émotionnel. Il ne délivre aucun jugement de valeur, ni aucune véritable expertise anthropologique.

A la fois terrifiant et touchant, c’est une rêverie amère et cauchemardesque à la magnifique photographie.

Sans discuter la naturalisation à l’oeuvre dans ce qui suit, Jim White résume au mieux  ce Sud :  « Pourquoi mon chat attaque un poulet diffusé à la télé alors qu’il n’en a jamais vu de sa vie?

Parce que c’est dans son sang. Comme certaines choses sont dans le sang des Sudistes. Le sang les guide, ils ne guident pas le sang. »

M.J.