Sound And Vision XIV





Si Al Green pouvait arrêter de sourire… Il y  a des artistes qui vous interpellent. Leur oeuvre ne peut être que saluée, et reconnue l’empreinte indélébile qu’ils laissent sur une époque et plus largement sur l’histoire de la musique. Et pourtant leur personnalité ne vous touche pas, ou si, d’une certaine mauvaise façon. Elle provoque […]

Si Al Green pouvait arrêter de sourire…

Il y  a des artistes qui vous interpellent. Leur oeuvre ne peut être que saluée, et reconnue l’empreinte indélébile qu’ils laissent sur une époque et plus largement sur l’histoire de la musique.

Et pourtant leur personnalité ne vous touche pas, ou si, d’une certaine mauvaise façon. Elle provoque un mal aise et réveille des émotions vives et négatives.

C’est d’autant plus troublant quand ce mal aise concerne Le représentant de la « Sweet Soul ». Celui qui durant tout le début de la décennie septante – l’un des derniers grands maîtres de la Soul –  a inondé les charts de ses mélodies sensuelles et suaves et de cette voix, cette voix d’une douceur nouvelle et alors unique dans le genre. Une voix qui distingua Al Green de tous les autres comme de la masculinité démonstrative d’un Barry White ou d’un Isaac Hayes.

Une marque fabriquée par un producteur de génie: Willie Mitchell (Ann Peebles, Syl Johnson, O. V. Wright) qui vit dans Green le second souffle d’une Soul dans l’épuisement, qui achèvera de s’éteindre au début des années huitante.

Lorsqu’ils se rencontrent en 68 dans un club du Midland au Texas, Green assure en solo la première partie d’un concert de James Mitchell (le frère de Willie). Green a 22 ans, galère avec un unique succès « Back Up Train » et des arriérés de paiement quand Willie Mitchell lui promet gloire et succès.

Il lui faudra 18 mois et s’installer à Memphis, là ou Mitchell a son propre studio dans un vieux cinéma.

Encadré par Mitchell à la production, il y développe ce style lyrique, imprégné du Gospel à la Sam Cooke, référence et grande influence de Green qui – pour preuve – formait dès l’âge de 9 ans, en Arkansas, son premier groupe de Gospel avec ses frères.

Et la notoriété arriva en soixante-neuf comme le prédit Mitchell, avec d’abord une reprise des Beatles « I Want To Hold Your Hand », alors que le succès populaire le touche en septante avec la reprise audacieuse (à peine un an après que  la version originale ait été au sommet des charts) de « I Can’t Get Next To You » des Temptations. « Let’s Stay Together » annoncera ensuite plus d’une quinzaine de titres, tous inscrits au Top 10 durant les cinq années qui suivirent.

Un succès probablement sans précédent dans l’histoire de la Soul sudiste.

Mais la première grande rupture dramatique qui intervient dans la carrière de Green touche sa vie privée un jour de septante-quatre lorsqu’une petite amie – qu’il refusait d’épouser – de désespoir et de colère – l’ébouillante avec du gruau de maïs avant de se tirer une balle dans la tête…

Secoué par cet événement – qu’il affirmera souvent n’avoir jamais eu lieu – alors même que l’ampleur du relais médiatique de l’événement et surtout sa terrible réalité le confirment – en profonde crise identitaire Al Green rompt tout d’abord sa collaboration avec Willie Mitchell et donc avec la formule de son succès, bien qu’ils collaboreront à nouveau ensemble à plusieurs reprises en 1985 sur « He Is The Light », en 2003 sur l’album « I Can’t Stop », et en 2005 sur « Everything’s Ok ».

Mais en 1976, il ne veut plus interpréter de chansons d’amour et abandonne sa carrière laïque.

Reconversion mystique ou stratégie commerciale, Al Green dans une grande révélation christique se fait alors révérend de  la « Church Of The Full Gospel Tabernacle » à Memphis en 1980.

Il poursuit depuis 1977 déjà des enregistrements uniquement Gospel ou de musique spirituelle qui lui apporteront tous un certain succès.

Il peut donc être reconnu ici que dans cet accès de foi, il se détourne plutôt judicieusement d’un marché musical qui alors boude et enterrera la Soul au début des années quatre-vingt.

« Gospel According To Al Green » saisit sur près de nonante minutes un moment de la carrière de Green où celui-ci est profondément investi dans sa mission religieuse.

Robert Mugge capte l’univers de Green en 1984 dans trois contextes. Dans son studio, lors d’un concert donné dans un bal de l’US Air Force à Washington DC et enfin dans son église à Memphis.

Monologues grandiloquents et fiévreux sur la foi, Green se fait le messager de Jésus Christ le Sauveur dans des séquences d’interview qui le voient également avec une certaine distance et condescendance évoquer son parcours, l’univers de la Pop et de l’industrie musicale. Un monde dont il se sent alors affranchi, pour ne pas dire libéré et qu’il pense avoir dépassé pour gagner en vérité.

Parfois exaspérants et aussi rebutants ces longs prêches  démagogiques contre l’infantilisme et le manque de maturité des artistes d’âge mûr issus de la Pop et du Rock… Le tout s’exprimant sur un visage figé par un sourire si prégnant qu’il en devient faux et à force effrayant.

Les nombreuses plages musicales qui ponctuent cette interview filment l’artiste en représentation dans cette halle de fêtes d’une base militaire, sans magie, éclairée aux néons qui montre un artiste qui peine à convaincre tant l’interprétation de ses standards et de ses succès ne semblent plus l’habiter.

Contraste saisissant avec les images de son prêche dominical à Memphis où l’homme semble s’épanouir dans ce qu’il considère alors la part la plus honorable et essentielle de sa vie, sa mission de révérend et de prédicateur.

« Gospel According To Al Green » est un film impressionnant qui aborde avec intelligence, finesse et émotions (l’interview de Willie Mitchell) le parcours et la foi troublante et en dérive d’un artiste complexe et intriguant aujourd’hui officiellement inscrit au Gospel Music Hall Of Fame, qui renoue ponctuellement avec la Soul  tout en continuant à prêcher à la « Church Of Full Gospel of Tabernacle » à Memphis.

M.J.