Sion-Conakry aller-retour





La vie d’un grand-père paternel résumée à une passion triple: la chasse, les filles dégainant leurs guêtres plus vite que leurs ombres et la picole. Des intérêts qui nécessitèrent –juste pour l’anecdote – de se délester au passage du poids d’une femme et de dix rejetons. Une fois le foie fatigué, la prostate ankylosée et […]

La vie d’un grand-père paternel résumée à une passion triple: la chasse, les filles dégainant leurs guêtres plus vite que leurs ombres et la picole. Des intérêts qui nécessitèrent –juste pour l’anecdote – de se délester au passage du poids d’une femme et de dix rejetons.

Une fois le foie fatigué, la prostate ankylosée et une vue qui ne lui permettait plus bien de distinguer un chien d’un chevreuil, il s’installe dans un imposant chalet du Val d’Hérens, bien que bénéficiaire d’une rente vieillesse qui ne lui permettait assurément pas ce luxe et même plutôt aucun luxe. Mystère enterré à ses côtés depuis deux décennies…

Il y passait ses journées dans un cossu bureau. Etonnant de la part d’un homme dont les miches avaient foulé jusqu’à l’usure plus de tabourets de bar et de sièges de motos qu’aucune chaise de bureau.

Ce qu’il y faisait? Sûrement la lecture quotidienne du Nouvelliste en commençant comme tous pervers communautaires valaisans par le dernier cahier, celui des potentiels contemporains disparus (cf. Christian Boltanski, Les Suisses morts, 1989) et probablement qu’il devait jeter un coup d’oeil assez long sur ses trophées de chasse pour provoquer la somnolence nécessaire à lui assurer la sieste de la mi-journée, celle des corps fatigués et des vieux esprits qui s’ennuient.

Mais pas seulement… Je le découvrais le jour où il interrompit mon errance entre les étages et les nombreuses pièces de la vieille bâtisse en me convoquant dans son bureau.

Peu bavard, moi non plus, debout à ses côtés, lui assis face à l’imposant meuble en bois massif; avec une certaine solennité, il tire sur l’un des profonds tiroir.

Aucun dossier, ni vieux classeurs – c’est sûr – mais le plus somptueux des anti-trésors. Une vingtaine de kilos pêle-mêle de montres sans aucune valeur, même plus celle d’indiquer l’heure, leurs aiguilles toutes figées devant l’éternel. Ramassis de breloques dont mon grand-père avait décidé de la dernière vie: celle de composer sa collection de montres au mécanisme endormi.

Le but? Franchement difficile à dire pour ne pas dire aucun.

Mais réflexion faite, cette collection renfermait – consciemment ou pas – un certain humour, surtout venant d’un homme qui n’a pas dû porter beaucoup de montres, en tout cas pas celle lui indiquant l’heure du travail, ni celle de la responsabilité paternelle.
Fier et non sans un léger trait d’émotions, ce jour-là, il en extirpe une de l’amas informe de métaux et de verres sans qualité et me la tend.

Sur l’échelle de l’intérêt, du mérite et de la valeur, la collection de Frank Gossner de Voodoo Funk – catalogue ahurissant de 33 et de 45 tours, obscurs vestiges d’Afrobeat et de Funk produit en Afrique de l’Ouest durant les années soixante et septante – ne souffre à l’évidence aucune comparaison avec les quelques kilos de vieux métaux planqués dans un tiroir des Mayens de Sion.

Mais alors qu’est-ce qui lie ces deux collections? Et bien à peu près rien et probablement tout.

La carrière musicale de Frank Gossner démarre à Berlin en 1994 autour de la réédition de la bande originale psychédélique signée Siegfried Schwab et Manfred Hubler du film allemand d’érotico-horreur «Vampyros Lesbos» réalisé en 1970 par Jesus Franco.
Après avoir écumé tous les clubs allemands autour de la promo de cette réédition et de sa passion pour les bandes originales européennes funky, la Pop française des 60’s, le groove de l’orgue Hammond et les bacs de Library Funk, destination Brooklyn fin 1996 où il exporte les «Vampyros Lesbos Party»: galettes, Go-Go dancers et frivolités dans son paquetage.
Là-bas s’affirme la passion pour les 45 tours d’obscures productions Funk.

Proche du rien à ce stade – en terme de corrélation potentielle entre les montres en toc et les vinyls ouest africains – puisque je peux affirmer sans trop de peine que les bals valaisans et les bitures au café du Rhône en pleine glorieuses 50’s ne devaient pas avoir grand chose en commun avec les soirées organisées par Frank Gossner aka Frank O entre Berlin et Brooklyn dans les 90’s.
Quoique… les cuisses devaient peut-être s’y lever tout aussi allègrement…

Réveil gueule de bois avec l’arrivée de Giuliani à la mairie de New York à la fin des années nonante.
La nuit doit se rhabiller, il faut remiser jarretelles, fesses et vieux soft-porn.
Retour à Berlin en 2000, là où la fête n’est jamais brimée.
Sous le pseudonyme de Dj Soulpusher, Gossner lance les soirées «Soul Explosion».

Le collectionnisme s’épanouit, mais rencontre les limites des stocks des «Flohmärkte» et des bacs oubliés dans les coins sombres des second hands berlinois.

L’urgence de la découverte prend radicalement le dessus: allégé de son fly case et appartement remballé, aller simple Berlin-Conakry en 2005.

Les trois années qui suivent le verront sillonner l’Afrique de l’Ouest, de la Guinée, du Togo, de la Côte d’Ivoire au Bénin en passant par la Ghana, la Sierra Leone et le Nigéria en quête d’inconnues, négligées et pourtant précieuses et essentielles galettes noires (une partie de son périple, entre le Ghana, le Togo et le Bénin, sera également retracée dans un documentaire de Leigh Lacobucci).

Au mieux chinées dans les vide-greniers et brocantes du périmètre Martigny-Sierre- Sion, au pire au fond des placards de ces vieilles maîtresses, la quête de toquantes de mon aïeul est moins qu’anecdotique en regard du périple africain de Gossner.

En véritable fossoyeur du microsillon, Gossner fait paraître des annonces dans les journaux locaux, se lie à des DJs radios, imprime affiches et flyers.

L’énergie, l’enthousiasme et la passion le font connaître et l’aideront dans la réalisation de sa collection.

Il animera même une émission de radio à Freetown et organisera des soirées dans plusieurs clubs à Conakry.

Malgré la fuite de pays soumis à la loi martiale, les pannes des taxis bush qui se transforment en jours d’attentes, les détroussages aux «machete-point» et les milliers de kilomètres de routes non balisées encaissés ; le prix quotidien à payer de la curiosité et de la passion a un prix qui n’égalera, ni ne rivalisera jamais avec celui de la richesse de ses découvertes.

Ses découvertes justement. – Sauf ton respect Max (feu mon grand-père) – à l’opposé de la majorité des collections, pour la plupart tristes et miséreuses parce que motivée par un basic et trivial besoin d’accumulation, Gossner offre à sa collection le souci et la rigueur de la sélection.

Cette sélection permettra la découverte ou redécouverte de Pax Nicholas and The Nettey Family (mené par Pax Nicholas, Ghanéen d’origine, exilé dans la république Kalakuta de Fela Kuti pour lequel il jouait du conga et était choriste) réédité par Daptone Records.

La sortie en mars 2010 de la compilation Lagos Disco Inferno. Douze pépites Boogie, Disco Trance, Space Funk et Afro Funk, exhumées du Nigéria des années septante.

La réédition en octobre sur Academy Records de The Psychedelics Aliens, groupe d’origine Ghanéenne aux influences Psycho-Afro-Funk.

Et pas seulement puisque Voodoo Funk, c’est surtout un blog en accès libre qui livre plus de trente heures d’archives musicales, de covers d’albums scannées ainsi que son carnet de voyage (le blog d’un autre digger mérite d’ailleurs le détour. Awesome Tape of Africa qui couvre les productions de musique africaine éditées sur cassette, tout le format de distribution comprit entre le vinyl et le cd (cd-r…) durant les années quatre-vingt).

Le collectionnisme serait une pathologie. Le collectionneur accumule. La collection serait comme une faim que seule l’acquisition assouvirait.
La collection serait sans fin (finalité).

Non. Même s’il est probable qu’il y ait quelque chose de l’ordre de la folie chez le collectionneur.
Et là est le tout: le lien comme le sens.

Une collection c’est un geste double:
– celui exaltant de la recherche et le bonheur de la trouvaille. S’il fallait un sens, et bien ce
bonheur, éphémère ou durable, suffit déjà.
– celui qui rencontre l’autre. Que ce soit celui d’une main qui tire la poignée d’un tiroir ou celui qui habilement dépose un disque sur une platine, il poursuit le même dessein: partager.

Mon grand-père a passé l’arme à gauche y a un bout de temps déjà, et même s’il me fit le cadeau le plus cher (au sens propre comme au figuré) et le seul d’ailleurs en me partageant un bout de sa collection, il n’aurait rien eu à faire sur la scène du Bourg.

Franck Gossner est bien vivant et s’il ne collectionne pas les montres, il aura tout à faire sur la scène du Bourg pour présenter une sélection de sa collection unique d’Afro Funk, de Mandingue, de Highlife, d’Afrobeat et de Disco Nigérienne.

M.J.