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Le cliquetis régulier de la machine à écrire cessa et le silence s’installa à nouveau dans la pièce. L’homme se redressa et s’appuya sur le dossier de la chaise en croisant ses mains derrière sa nuque. Il regarda la feuille engagée sur le rouleau. Rédaction de SCIENCE FICTION MAGAZINE à l’attention de Monsieur Thimothy Archer, […]

Le cliquetis régulier de la machine à écrire cessa et le silence s’installa à nouveau dans la pièce. L’homme se redressa et s’appuya sur le dossier de la chaise en croisant ses mains derrière sa nuque. Il regarda la feuille engagée sur le rouleau.

Rédaction de SCIENCE FICTION MAGAZINE
à l’attention de Monsieur Thimothy Archer, rédacteur en chef
Pacific Park Avenue 35
San Francisco, Californie

Le 18 décembre 1963

Cher Tim,
Je suis très content que tu aies pu placer ma dernière nouvelle et suis surtout touché par ton enthousiasme. Tu es un ami, aussi ne vais-je pas tourner autour du pot: j’ai besoin de fric et j’aimerais une avance pour mon prochain roman. Je suis sûr qu’il te plaira. Voici l’intrigue, en quelques mots:

Il va me détester, pensa l’homme, mais je dois au moins essayer.
Il saisit le mug de café en céramique à côté de la machine et le porta à ses lèvres. L’énorme tasse blanche arborait l’image d’un avion biplan, avec le mot « Phil » écrit en capitales avec une vilaine typographie. Mais surtout, elle était vide.
– Et merde, dit-il en reposant l’objet sur le bureau, j’en referai plus tard.
Il se pencha en avant, plaça ses doigts au dessus du clavier et continua la rédaction de la lettre avec un résumé qu’il voulut succinct, mais accrocheur. La cadence de frappe était impressionnante, rapide et régulière. Les doigts semblaient voler au dessus du clavier et l’objet trépidait comme s’il était doué de vie.

Le personnage principal est un chasseur.
Mais ses proies sont particulières: l’homme chasse les pensées. Grâce à une petite machine portative, il scanne l’esprit de n’importe qui. Dans des gares, des bus, des avions ou dans la rue. Il stocke les pensées, les idées et les souvenirs dans une mémoire et, de retour dans son appartement, il les lit, les classe, les trie et les archive. Un jour, il scanne sans le savoir un Psyxhocogniticien.

Son doigt avait glissé et frappé la touche « x » au lieu du « c ». Merde, pensa-t-il. Mais la dernière lettre du mot avait fait arriver le chariot en fin de course et tinter la cloche pour signifier un retour à la ligne. L’homme actionna machinalement le levier. Le chariot glissa et fit un bruit anormalement sec en arrivant au début de la ligne suivante.
C’est à ce moment précis que la voix se fit entendre clairement :
– Salut Phil.
L’homme sursauta et se retourna pour voir si Anne n’était pas entrée en douce dans le bureau. Il se prépara à l’incendier; je bosse, nom de Dieu, laisse-moi tranquille, on s’était mis d’accord, alors casse-toi.
Personne.
– Salut Phil.
Il tourna la tête lentement. La voix provenait de la machine à écrire. Cela ne faisait aucun doute: non seulement sa vieille Olympia parlait, mais elle s’adressait à lui. Il dut prononcer mentalement cette phrase une bonne demi-douzaine de fois.
– Oui, c’est moi, ta machine à écrire.
Tétanisé, les mains figées en l’air au dessus du clavier, Phil était devenu muet. Après un long moment, il parvint juste à laisser échapper un:
– Mais qu’est-ce qui se passe, bordel ?
– Tu as formé le code, Phil : la combinaison majuscule plus le mot altéré par cette faute de frappe et un retour chariot a activé la passerelle.
– La passerelle ? Quelle passerelle ? fit-il sans comprendre.
– Celle qui donne accès à notre dimension.
– Mais de quoi… commença-t-il en criant.
Il regarda rapidement alentour pour bien être certain que personne ne pouvait le surprendre en train de parler à sa machine à écrire, baissa la voix et se pencha.
– De quoi est-ce que tu parles, machine ?
Le mug vide s’écria :
– La dimension des objets, notre dimension, Phil, celle où tu peux nous entendre, c’est pourtant pas compliqué.
Phil sentit sa raison vaciller. Il se leva précipitamment en renversant la chaise.
– Tout doux, nom d’un chien, cria le meuble en tombant sur le tapis.
En s’éloignant, Phil entendit le mug l’apostropher:
– Ho, Phil, souviens-toi, tu dois refaire du café pour me remplir. Ça caille ici !
Il n’écoutait plus et arrivait déjà dans la salle de bains.
– Salut Phil, fit la porte.
Il s’immobilisa devant le lavabo, face au miroir. Silence, plus rien ne parlait. Il regarda dans la pièce, tout était calme. Il fit couler de l’eau froide, mouilla une serviette et l’appliqua sur son visage. La fraîcheur lui fit du bien et il resta deux bonnes minutes comme couvert d’un suaire. Il faut que j’arrête les amphétamines, songea-t-il, ou je vais devenir complètement barjo.
Le silence fut troublé par une plainte étouffée qui provenait de derrière le miroir de la grosse armoire de salle de bains. En retirant la serviette de son visage, Phil ouvrit doucement la porte en miroir pour découvrir les nombreux rayonnages sur lesquels étaient disposés pêle-mêle bouteille de parfum, tube de dentifrice, fil dentaire et surtout l’invraisemblable collection de flacons contenant une profusion de cachets, tablettes, pilules, capsules, comprimés et gélules de toutes les couleurs.
C’était joli.
La voix plaintive était celle du rasoir qui était rangé à l’écart, tout là-haut, à côté de ses lames de rechange.
– Phil, dit le rasoir, pourquoi tu me gardes ici? Enfin, regarde-toi : tu as la barbe, j’ai toujours trouvé que ça ne t’allait pas, mais est-ce une raison pour me faire croupir ici ? Je m’emmerde, et mes lames de rechange sont d’un ennui insupportable. Je ne sers plus à rien. Jette-moi Phil, je t’en prie, ne me laisse pas m’émousser dans cette armoire. En plus…
Le rasoir se mit d’un coup à chuchoter, si bien que Phil dut tendre l’oreille.
– …c’est devenu vraiment intenable depuis que ces foutus médocs ont organisé une chorale, ils m’agacent, je ne les supporte plus.
A ce moment, des flacons de speed montèrent des centaines de petites voix qui entonnèrent un vibrant et tonitruant:
Confutatis ! Maledictis ! Flamis acribus adictis…
– Ah, non ! Ça recommence, et toujours ce même passage ! Je t’en supplie ! Par pitié ! Phil saisit le rasoir et referma rapidement le miroir de l’armoire. La chorale s’arrêta aussitôt. Il considéra l’objet dans le creux de sa main.
– Je suis désolé, vieux, dit-il en appuyant sur la pédale de la poubelle.
– Au contraire, Phil, coupa le rasoir, ainsi, je ressemble un peu à mes cousins jetables, ils ont tellement de classe ! Allez, salut !
Le couvercle se referma en scellant le sort du rasoir à main de Phil.
– Pas trop tôt, murmura la paire de ciseaux sur la tablette en verre à côté du lavabo.
Je viens de parler à mon rasoir, pensa Phil. Je me suis vraiment adressé à lui, et il m’a répondu. C’est le docteur K. qui va être content.

Phil arriva à la cuisine pour se faire du café fort et ouvrit la porte du frigo. Il avait lu quelque part que conserver le café au frigo préservait les arômes.
– La porte ! crièrent à l’unisson le poulet froid, le beurre et la bouteille de lait. Mais c’est le beurre qui criait le plus fort.
Phil versa le contenu de la boîte dans le moulin et actionna l’interrupteur. Les grains d’arabica se mirent à pousser de petits rires et gloussements comme si on les chatouillait.
– Hé, les gars, rendez-vous dans le filtre. Enfin de l’action! On va lui en foutre, de l’arôme, taïaut !
Phil sentit qu’une méchante migraine commençait à poindre sous son crâne, là, juste àcôté de l’oeil, et retourna dans son bureau. Il versa le café brûlant dans la grosse tasse qui tomba en pâmoison et sortit sur le perron pour siroter quelques gorgées et prendre l’air.
Il entendait des cris qui provenaient du fond du jardin.
– Au secours ! Faites-nous sortir ! On est abandonné dans cette foutue cabane ! Cet homme détient des outils de jardins contre leur gré, et en plus, il ne les utilise pas ! Au secours !
Chuck Rittersdorf, le voisin de Phil, était justement en train de couper tranquillement sa haie à côté de la cabane de jardin. En voyant Phil sur le perron, il lui fit signe de la main et arbora son sempiternel sourire ahuri. Phil hocha simplement la tête dans sa direction, sans conviction.
Un gros chien qui passait par là s’arrêta pile devant lui et le regarda comme seuls les chiens savent regarder. S’il se met à parler, tout chien qu’il est, je l’étripe, pensa Phil, déterminé.
– On y va, s’écria le collier en cuir rouge avec des rivets chromés et une médaille. Allez, Gonzague, c’est juste un type qui prend l’air.
Rien d’intéressant, y’a rien à bouffer.
Phil regarda l’animal s’éloigner. Ainsi, ce sont les colliers qui dirigent les chiens, pensa t-il, d’où l’expression « chien perdu sans collier ». Il rentra dans la maison pour se planter devant sa machine à écrire.
– Comment réactiver la passerelle pour aller dans l’autre sens? demanda t-il, déterminé.
– Mais on ne peut pas, mon pauvre Phil, fit le clavier en riant de toutes ses touches. Il faudrait que tu formes un code différent. Je ne le connais pas.
– Bon dieu, il doit y avoir un moyen ! Je ne veux pas rester bloqué comme ça, à tous vous entendre vous plaindre.
– Tu n’es pas le seul dans cette situation, les asiles sont pleins de gens qui ont activé la passerelle par mégarde, et qui ne savent pas comment faire marche arrière. C’est comme ça.
Phil s’assit lourdement dans sa chaise et regarda par la fenêtre, prostré. Il tentait de réfléchir, en vain. Dehors, le vent s’était levé et des feuilles mortes passaient en tournoyant devant les vitres.
– Ouaiiiis! Eh les gars, regardez comme je tournoie! disait l’une.
– Et moi, et moi! Je monte dans un tourbillon, hourra! hurla une autre dont la voix était déformée par le vent.
Phil regarda à nouveau sa machine à écrire pendant un long moment.
– Désolé, Phil, dit-elle.
– Ah, tais-toi, tu veux?

Il saisit la feuille encore engagée sur le rouleau, tira d’un coup sec et en fit une boule qu’il jeta dans la corbeille. En prenant une feuille blanche dans un tiroir du bureau, ce dernier lui demanda au passage si tout allait comme il voulait. Phil l’ignora, et engagea le papier sur le rouleau de caoutchouc. Après avoir vidé le mug d’un trait, il commença à écrire.

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Le cliquetis régulier de la machine à écrire cessa et le silence s’installa à nouveau dans la pièce. L’homme se redressa et s’appuya sur le dossier de la chaise en croisant ses mains derrière sa nuque. Il regarda la feuille…