Passage de témoins dans la famille des rebelles nomades





Ça pourrait déplorablement être réduit à ça: Terakaft (la caravane en Tamasheq, langue touarègue): un nom de groupe qui renvoie aux nomades millénaires foulant fiers et infatigables les terres du Mali en passant par le Niger jusqu’à l’Algérie. Terakaft chantent et jouent les louanges du Tenere («désert des déserts»), situé au centre du Sahara. Les […]

Ça pourrait déplorablement être réduit à ça:

Terakaft (la caravane en Tamasheq, langue touarègue): un nom de groupe qui renvoie aux nomades millénaires foulant fiers et infatigables les terres du Mali en passant par le Niger jusqu’à l’Algérie. Terakaft chantent et jouent les louanges du Tenere («désert des déserts»), situé au centre du Sahara. Les guitares électriques et acoustiques ont progressivement remplacé l’Imzad ancestral, les percussions ainsi que les voix tracent les frontières d’un territoire rêvé, sans plus de frontières. Sur scène, fidèles à leur culture, les membres de Terakaft chantent la liberté du peuple touareg en ne quittant jamais leur chèche traditionnelle.

Et ça résonnerait comme tout ce qu’il y a de plus insupportable – appréciation toute personnelle – dans une certaine façon d’appréhender la dénommée «World Music», mais aussi dans tout ce que peut contenir tout un pan du genre: une fenêtre touristique vers d’exotiques destinations, une consensualité destinée à la condescendance occidentale qui porte le sarouel à grelots, le sac à miroirs, et (non, par pitié!) les dreadlocks sur cheveux clairs. Cette world ou sa vision – car il y a probablement autant de mauvaise musique estampillée World que de lectures biaisées de ses productions (mais rassurante pour l’ancien colon) – que j’ai trop vu relayés par d’anciens collègues d’une vénérable institution dédiée au «savoir» qui dans une grande branlette intellectuelle sur l’Autre et l’interculturalité finissaient toujours par ne pratiquer qu’un ethnocentrisme affligeant…

Alors ça va démarrer plutôt comme ça:

En 1982, dans un camp d’entraînement lybien, Kedhou ag Ossad se lie à Ibrahim Abaraybone et à Intiyeden. Il fonde avec eux Tinariwen, initialement Taghreft Tinariwen (l’édification des pays), formation musicale rattachée à Tessalit, dans l’Adrar des Ifogjhas au nord-est du Mali.

Plus collectif que groupe, tant les allées et venues de ses musiciens tout comme les collaborations divergent d’un album à un autre, d’un album à une tournée, Tinariwen initie dans le courant des années quatre-vingt, la tradition d’un genre qualifié plus tard de Blues touareg.

Rencontre électrifiée et hypnotique du Blues, du Rock et d’éléments de la musique traditionnelle touarègue; guitares électriques cristallines et réverbérées, chants lancinants et choeurs en écho, cet alliage est aussi connu sous le terme de musique Assouf qui veut littéralement dire la nostalgie et la solitude.

Le Blues touareg, on le dit musique des Ishumars (les chômeurs) bien que le terme fasse aujourd’hui référence autant aux Touaregs rejoignant les villes pour y travailler, qu’à celles et ceux qui ont subi l’exil et les exactions meurtrières des gouvernements malien et nigérian lors de la rébellion touarègue des années nonante.

En parallèle à Tinariwen, Khedou ag Ossaf s’engage sous le drapeau lybien et combattra ponctuellement au Liban et au Tchad.

Guitare et armes au poing Khedou (tout comme les autres membres de Tinariwen) rentre au Mali au début de la rébellion. Les médias le laisseront pour mort à plusieurs reprises et son activisme l’élèvera au rang de héros de cette rébellion à la poursuite, si ce n’est d’une reconnaissance d’autonomie de ses territoires, au moins d’une reconnaissance civique au Mali.

Durant toute la durée de ce conflit civil et interethnique qui verra s’opposer violemment les autorités politiques et/…ou militaires maliennes et nigériennes à la rébellion, Tinariwen ne cessera de livrer un message de résistance, de soutien et d’appel à la prise des armes. L’écoute du groupe sera d’ailleurs interdite par les gouvernements impliqués.

Pendant près de 17 ans, ce sont donc exclusivement des cassettes qui circuleront, illégalement par période, avant la parution du premier véritable album de Tiraniwen en 2002. Rien d’étonnant à ce que «Radio Tisdas Sessions» ait été enregistré à Kidal, capitale régionale de l‘Adrar des Ifoghas, bastion de la rébellion touarègue, resté zone interdite durant les conflits.

Peu sensible à la notoriété, Kedhou ag Ossaf quitte Tinariwen au moment où la reconnaissance internationale frappe à la porte.
Il vaque à son propre nomadisme entre l’Algérie et la Lybie jusqu’à son retour à Kidal en 2007.

Dans la perpétuation du son Ishumar, il fonde Terakaft avec Liya ag Ablil aka Diarra, également guitariste rythmique du Tinariwen historique et petit frère d’Intiyeden.
Les deux musiciens s’entourent de jeunes guitaristes adrars : Sanou ag Ahmed et Abdalla ag Ahmed, tous deux neveux de Diarra. Enregistré en quatre jours au studio Bogolan à Bamako, «Bismilla, The Bko Sessions» paraît en 2007 sur le label Tapsit.

Suivra «Akh Issudar» en 2008, le tout premier enregistrement studio du groupe, piste par piste. L’album est produit en France par l’ingénieur du son de Lo’Jo, Jean-Paul Romann.
«Akh Issudar» est un extrait d’un vieux proverbe touareg «Aman iman, Akh issudar» qui veut dire «L’eau est la vie, le lait la survie» et qui répond à l’album de Tinariwen intitulé «Aman Iman» paru la même année.

Au terme de la tournée européenne de ce deuxième album, Khedou, fidèle à son hermétisme au succès, quitte Terakaft cédant sa place de leader à Diarra offrant ainsi un évident passage de témoin à la nouvelle génération de guitaristes touaregs dont le prochain album paraîtra cet automne.

En ni bons, ni mauvais sauvages, Terakaft s’exprime dans une langue au contenu opaque, mais dont la musique seule suffit à mesurer l’intérêt. Pas seulement celui lié à son engagement social et politique, mais à celui de l’évidence, de la clarté et de la profondeur de sa musique.

M.J.