Parfois mon reflet





Parfois mon reflet vit sa propre vie. Il s’échappe de la glace alors que, penché sur le lavabo, je tente de poser une lentille sur un oeil endormi. Je referme la pharmacie et la buée a remplacé mon visage. Mon double a tout prévu. Je ne m’inquiète pas. Pas encore. J’ai d’autres priorités. Je pense à elle. Elle était lointaine, ce matin. […]

Parfois mon reflet vit sa propre vie. Il s’échappe de la glace alors que, penché sur le lavabo, je tente de poser une lentille sur un oeil endormi. Je referme la pharmacie et la buée a remplacé mon visage. Mon double a tout prévu.

Je ne m’inquiète pas. Pas encore. J’ai d’autres priorités.
Je pense à elle.
Elle était lointaine, ce matin. Moi dans l’abandon du grand lit, elle dans une autre pièce, déjà. A assurer seule le démarrage de cette journée. Les rites indispensables, les passages obligés, les prévisibles difficultés. Le visage triste des enfants. Ce qui reste toujours à faire.

Je me lève, on se croise. Frôlement complice, esquisse de caresse. Des mots glissés en passant. Elle est de douceur et d’amour. Elle a mis son beau visage. Elle sourit. Il est temps pour elle de s’en aller, déjà. Clef dans la porte et glissement d’ascenseur.

Moi, il faut que je m’habille, rassemble mes idées, rassemble mes affaires. Je songe. Les rites indispensables, les passages obligés, de prévisibles difficultés. Ce qui me reste toujours à faire. La ville. Les files d’attentes. Les gens. Leur besoin d’aménité. Les manchettes aux slogans brutaux. Les espoirs que portent en eux les passants et qu’ils gardent pour eux. Se mettre au travail, subir les résolutions.

Elle, elle est déjà dehors. Je me rappelle son visage. Son beau visage de ce matin. Ce soir, je l’embrasserai.

Je reste un instant sur le seuil de la salle de bain. Mélancolie et vapeur. Torpeur et condensation. Mon reflet s’est enfui. Je souris. Il m’amuse avec ses fièvres de liberté. Echappée belle et mutine insouciance.

Je l’imagine.

Le voilà dans la rue, à ma place, sacoche à l’épaule, sourcil froncé, lippe close, comme je le suis lorsque je marche seul dans la rue. Le voilà dans la rue, pressant le pas, agité d’audace.

Comment lui en vouloir. Il s’émancipe, seul au milieu des gens.

Jeu d’évitement et regards qui se croisent. Carnaval où les masques sont les visages — alors on se dévisage. Douce évaluation de l’autre; vite on s’évite. Sentiment d’abandon. Tel Narcisse, devant l’eau qui se brouille — qu’est-ce qui te trouble le plus : ton reflet, ou quand ton reflet se brouille ? Qu’est-ce qui trouble mon reflet : les regards qui le cherchent, les regards que lui cherche, ou ses sentiments brouillés quand il se retrouve seul au milieu des gens ?

Mon reflet prend ses aises. Il s’assied à une table du buffet de la gare, commande un café, allume une cigarette (moi qui ne fume pas),
ouvre un livre (il m’imite aussi, le salaud).
Il a oublié qui j’étais.
Il envisage un autre avenir pour moi. Il m’envisage de nouvelles possibilités. Il lève la tête, regarde les femmes qui passent. Elles sont nombreuses, ces femmes élancées, dans les couloirs des gares, à rechercher la présence de l’homme, sa chaleur, son épaisseur apaisante. Elles se glissent parmi les tables à la recherche d’une place discrète où on les remarquera sans les remarquer. Comme sur la plage, quand elles s’étalent sans se livrer, protégées par leurs lunettes
noires. Mon double trouve un prétexte. Il ose ce que je ne concevrais même pas, asseyez-vous donc ici, puisque toutes les tables sont prises, non vous ne me dérangez pas, pourquoi ce visage triste, cette fatigue de la vie, cette lassitude trouble alors que la vie est une fête, que les journaux annoncent le printemps, non
moi j’ai du temps, j’aime rester à fumer tranquillement en attendant mon train, et si nous déjeunions ensemble, tenez, je vous invite… Mon double n’est qu’un reflet, mais je commence à m’inquiéter. Il prend mon image en otage, compromet mon intégrité.

Soif de café — je m’attrape un bus, puis un métro, puis un escalier, et je rejoins, moi aussi, le buffet de la gare. Mon train peut bien m’attendre une heure ou deux, je me prends une cuite de café. Parce que c’est le matin. Parce qu’il y a les journaux à lire. Et puis quoi de mieux que le café. Il paraît que ça rend intelligent. Ou pour le moins lucide. Il paraît.

De loin j’observe mon double, assis dans le même buffet de la même gare ; il poursuit ses simagrées. Une de mes amies a cru me reconnaître et s’est assise à sa table.

Ensemble, ils passent à la bière, puis au vin blanc, puis au vin rouge. Peutêtre un calva pour finir. Non, deux. (Mais c’est de toi que mon double aura soif. De ta compagnie, de ta présence. La bière, les bières, le blanc, le rouge, le calva, ce sera pour que tu restes, que tu souries plus, que tu te laisses séduire, que tu t’abandonnes aux compliments, pour que tu envisages que tu pourrais refaire ta vie avec lui. Tu lui avoueras une de tes folies anciennes ou récentes. Une de plus. Une de moins à me révéler. Ivres, vous vous émerveillerez de la facilité de ces aveux. Vous parlerez le même langage. Vous échangerez vos rires.)

Je déteste quand mon double accapare une de mes amies.

Je ne veux pas connaître la suite. Le souffle. La sueur. L’embrun. La peau tendue. Le corps qui palpite. Le sang qui bat dans les tempes. Le nerf qui tord le ventre et le front d’une même corde. Les cailloux qui roulent dans le désir des os et des membres. Je ne veux pas connaître la suite. Tant mieux, au fond, mon double s’occupe si bien de mes amies. Bien mieux que moi. Moi, je ne suis pas disponible. D’aucun secours. Rien à offrir. De mon côté du miroir, on n’a pas la vie à l’envers.

J’abandonne mon reflet à son pays des merveilles. J’abandonne ma monnaie à la nappe jaune du buffet de la gare, et je m’en vais.
Passage sous voie. Un air d’accordéon grignote le courant d’air. Au bas de l’escalier, au détour d’une rampe, je l’aperçois, l’accordéoniste : sa musique est profonde, sacrée, au milieu des hommes et des femmes qui se hâtent d’un quai à l’autre. Elle m’inonde le coeur tout en grignotant le courant d’air.

Je marche vers elle. Travelling, dépassement. Je vois la tête à demi-penchée de l’instrumentiste. Sous l’ongle, une part de secrète contrainte, de déréglement de l’ordinaire, de destin en chahut. Un peu plus loin, près du mur, près de l’affiche jaune, une femme, figée, au bord du flot humain. Elle ne voit pas que je remarque sa profonde concentration, sa douleur. Sa tragique émotion d’écouter cette musique qui lui inonde le coeur, elle aussi.

Nos regards se croisent brièvement. Je suis son double, elle est le mien, en cet instant. Et les volutes de la mélodie, en se perdant dans les couloirs, reflètent si bien nos états d’âme, d’âmes inquiètes dans les labyrinthes urbains et dans les dédales quotidiens. Notre gravité est commune, je le sais. Au milieu des brouhahas de semelles et des froissements de jeans, des grésillements d’i-pods et de la cacophonie des respirations.

On se détourne, on rejoint nos buées respectives. On ne s’échappe pas de nos rites indispensables, de nos passages obligés, de nos prévisibles difficultés, Du visage triste des enfants. De ce qui reste toujours à faire.

Et je me souviens d’elle. Si lointaine, ce matin. Elle est de douceur et d’amour. Elle a son beau visage. Ce soir, je l’embrasserai.