Objets mythiques – Leçons de choses de l’Ecchinococcose





1/ HERMES BABY Depuis longtemps (trop longtemps, aux dires de certains fâcheux anonymes – voir l’Ecchinococcose de sept/oct 2010, page 22), on peut lire dans ces colonnes l’excellente rubrique de Yves Renaud intitulée Hermes Baby Blues. Certaines et certains se demandent peut-être ce qui peut bien se cacher derrière ce bon mot. Il est temps […]

1/ HERMES BABY

Depuis longtemps (trop longtemps, aux dires de certains fâcheux anonymes – voir l’Ecchinococcose de sept/oct 2010, page 22), on peut lire dans ces colonnes l’excellente rubrique de Yves Renaud intitulée Hermes Baby Blues. Certaines et certains se demandent peut-être ce qui peut bien se cacher derrière ce bon mot. Il est temps de lever le voile, de profiter de l’occasion pour briller en société à moindre frais et de redécouvrir un objet au design exceptionnel qui a disparu de notre quotidien.

La Hermès Baby appartient au monde oublié des machines à écrire, devenu légendaire et héroïque, où se mêlent figures désormais mythiques et marques de machine aux consonances qui font encore rêver.

William Faulkner. Dashiell Hammet. Blaise Cendrars. Ernest Hemingway. Jack Kerouac. Truman Capote. Françoise Sagan. William Burroughs. Hunter S. Thompson. Underwood Noiseless. Smith-Corona. Olivetti Lettera. Olympia Traveller. Continental Portable. IBM Selectric.

Avec le martèlement des caractères d’acier qui frappent le rouleau, les doigts qui se coincent entre deux touches, le tintement intimant un retour chariot énergique et une odeur persistante d’huile fine, on garde en mémoire la Remington que Gainsbourg va mettre au clou pour les beaux yeux de Marilou dans L’Homme à la Tête de Chou, la très design Olivetti Valentine en plastique rouge vif dessinée par Ettore Sottsass en 1969, ou la Royal Quiet Deluxe que Ian Fleming fait plaquer or et qui se vend aux enchères chez Christie’s pour la somme de 89229 dollars en 1995.

Et naturellement la Hermès Baby, au nom étrangement infantile et qu’on vend aux Etats-Unis sous le nom plus accrocheur mais bien moins évocateur de Hermes Rocket. Dessinée en 1933 par un ingénieur italien génial au nom prédestiné, Giuseppe Prezioso, la « Baby » est conçue pour être ultra portative, à l’intention, si l’on en croit les publicités de l’époque, des secrétaires qui peuvent dès lors travailler à bord d’un train, un bateau ou un avion. Mais d’autres ne se trompent pas sur les possibilités qu’offre cette (toute) petite merveille de précision (280 x 280 x 60 mm), de portabilité (3,5 kg) et de robustesse. Elle devient donc la compagne inséparable des écrivains et journalistes, notamment les correspondants de guerre pendant la Seconde Guerre mondiale, la guerre de Corée ou encore celle du Vietnam. La très célèbre et très belle photographe Lee Miller, mannequin, égérie de Man Ray et correspondante de guerre en Europe pendant le deuxième conflit mondial rédigeait ses chroniques pour les magazines LIFE et VOGUE sur une Hermès Baby.

La petite machine est fabriquée pendant plus de cinquante ans à Sainte-Croix, puis à Yverdon par l’entreprise Paillard S.A, qui représente à elle seule une légende en Suisse et dans le monde. En effet, elle regroupe à l’apogée de son activité une manufacture de boîtes à musique, les indestructibles caméras et projecteurs Bolex, les fameuses platines Thorens (qu’on appelle à l’époque tourne-disque) et les increvables machines à écrire Hermès. Ce fer de lance de l’industrie et du savoir-faire helvétique se revèlera être un géant aux pieds d’argile dont la chute et l’agonie engendreront, en ayant manqué le train de la révolution électronique nipponne dans les années septante, un très profond traumatisme dans le pays tout entier et marquera les esprits d’une manière indélébile.

Mais voilà que, pianotant sur la dalle de verre de mon iPad me viennent de soudaines bouffées de nostalgie. Je m’arrête donc là. Retour chariot.

Sans un bruit.


Pierre Nydegger


(pour celles et ceux que les machines à écrire intéressent: Collection Perrier, Musée de la machine à écrire, avenue de France 20, 1004 Lausanne. Sur rendez-vous uniquement au 021 625 51 51, entrée gratuite et visite commentée.)