L’interview du Salopard – Florence Fagherazzi





De la danse au Bourg? ça ne résonne pas  comme l’idée la plus éclairée que les Salopards aient laissé germer en séance de programmation tellement la configuration de la scène ne s’y prête pas, mais alors absolument pas . Pourtant il est des artistes dont le travail vous touche simplement plus fort que le bon […]

De la danse au Bourg?

ça ne résonne pas  comme l’idée la plus éclairée que les Salopards aient laissé germer en séance de programmation tellement la configuration de la scène ne s’y prête pas, mais alors absolument pas .

Pourtant il est des artistes dont le travail vous touche simplement plus fort que le bon sens.

L’artiste ici en question c’est Florence Fagherazzi, chorégraphe et danseuse qui adaptera les 17 et 18 févriers prochains, dans l’espace étriqué du Bourg, sa dernière création « Made In Rouge », co-produite à la Belle Usine de Fully en Valais au printemps dernier.


Après avoir découvert « Made In Rouge », je n’ai pas pu me résoudre à ne pas vous voir évoluer au moins une fois, toi et ta compagnie « Monochrome », entre les murs du Bourg. Il fallait que l’on s’y rencontre pour que tu m’aides à m’ôter définitivement cette idée saugrenue devenue fixe. Et on s’y est retrouvé à la fin de l’été passé sans savoir ni quoi, ni comment. Aujourd’hui une image me frappe encore: debout au centre de la salle, tu observes – concentrée –  et au bout d’à peine une poignée de secondes, tu te retournes vers moi et me lances: « On va le faire! On va faire « Made In Rouge » ici! ».

Peux-tu traduire ce qu’il s’est passé dans ton esprit et expliquer comment tu as conclu si rapidement au potentiel de la salle pour y recevoir une création pour trois danseuses et un comédien qui évoluaient initialement sur une scène aux dimensions bien plus généreuses que les 6 mètres sur 4 de notre petite scène?

Je ne sais trop comment l’expliquer, je l’avoue !

J’aime les lieux chargés d’une énergie qui nous vient du passé, que ce soit par les activités qui s’y sont déroulées, les gens qui y sont passé… la belle Usine en fait largement partie puisque c’est une ancienne usine électrique, transformée par quelques passionnés fous en un théâtre qui ne laisse personne insensible ; j’ai retrouvé au Bourg cette même sensation, cette même énergie…on y sent le passé, tout ce qui s’y déroulé, tout ce que ce lieu a accueilli et la passion de ceux qui on en fait l’endroit que nous connaissons aujourd’hui! J’ai donc été séduite en une fraction de seconde. Les dimensions du plateau? Bien sûr qu’elles ne sont pas évidentes à gérer pour une création chorégraphique, sauf si on sait déborder des lignes et envahir l’espace en dehors de celui réservé…

Une nouvelle création pensée en fonction du lieu t’aurait peut-être facilité la tâche. Pourquoi et surtout comment relever le challenge de réadapter cette création?

Ce que j’ai imaginé comme ambiance pour « Made In Rouge », que ce soit à travers le décor et les costumes, se situe dans les années 50…  Le Bourg collait trop bien à cette époque et donc à cette création pour avoir envie d’en créer une nouvelle. Ça c’est le point de départ !

Ensuite ce qui m’a paru intéressant est que nous avons créé « Made In Rouge » dans un endroit énorme, que ce soit par la surface de son plateau (environ 220m carré) mais aussi par sa hauteur (la belle Usine est une cathédrale), et le Bourg est un lieu étriqué… Voilà donc tout le défi, passer d’un extrême à l’autre en cherchant à exprimer la même chose ! Comment ? ça n’a pas été évident. Je dois l’avouer…

J’ai d’abord choisi de ne garder que la première moitié de la création parce que je la trouvais plus adaptée au lieu. Ensuite, nous avons adapté quelque peu la gestuelle mais surtout la scénographie, les déplacements, l’utilisation de l’espace en somme…

« Made In Rouge » est ta deuxième création après « Peau d’Âme » en 2008. « Made In Rouge » chorégraphie trois femmes dans l’intimité de leur espace domestique respectif. Sur scène, trois lieux distincts où ces femmes vaquent effectivement et symboliquement à ce qui les rend encore aujourd’hui prisonnières d’une condition dont il reste difficile de s’affranchir, ou tout au moins au prix d’un combat sans relâche pour leur émancipation.

La cuisine pour l’une d’entre elle, une activité de tricot pour l’autre et la troisième, esclave de toute évidence de son image et du travail sur celle-ci, le miroir de sa coiffeuse qui lui renvoie les astreignantes tâches auxquelles elle doit se soustraire. Dans la première partie du spectacle, ces trois destins sont marqués par un traumatisme que le spectateur est alors libre d’interpréter (le viol? les violences conjuguales? la perte d’un enfant? etc.).

Le rouge domine symboliquement et visuellement la mise en scène: celui de la douleur, de la violence, du sang qui les lie indirectement et le rouge de l’amour, de la passion et  de la force vitale qui finit par les unir dans une danse solidaire, expiatoire et libératrice dans la deuxième partie du spectacle.

Pour « Peau d’Âme », tu mettais en scène l’Expérience de Mort Imminente, cet espace interstitielle, ce sas en suspension entre la vie et la mort. Deux danseuses, incarnation de l’âme et du corps qui se lient et se délient le temps de cette chorégraphie qui métaphorise cette expérience où un être humain frôle tantôt la mort, tantôt la vie dans un ballet qui reste mystérieux pour la communauté médicale et scientifique.

Tes thématiques sont sans concessions, sombres et radicales sans pourtant jamais frayer ni avec le pathos ni le désespoir. Comment détermines-tu les thèmes de tes créations? Qu’est-ce qui t’y conduit et plus précisément quel cheminement as-tu fait pour aller jusque vers ces deux créations?

Difficile cette question, je fonctionne beaucoup à l’instinct…

Ce sont des éléments très personnels qui sont à la base de ces deux créations : pour « Peau d’Âme », je cherchais à rendre hommage à mon père qui a vécu une expérience de mort imminente… A partir de là, j’ai lu sur ce sujet, j’ai récolté quelques témoignages (surtout celui de mon père) ; armée de ces quelques éléments, je me suis laissée porter par mon inspiration.

Pour « Made In Rouge », je désirais poser sur scène quelques douleurs passées ; pour ce faire, je suis partie de la couleur rouge parce qu’elle exprime tellement d’extrêmes opposés, passant de la douleur au bonheur, de la vie à la mort, etc.

En plus de la force de tes chorégraphies qui ne mettent jamais l’esthétique en priorité, mais chargent les danseuses de mouvements parfois durs, répétitifs, quasi rituels, déconstruits – véritable mise à nue et à l’épreuve des corps – ce qui me frappe dans tes deux créations (dont je n’ai qu’un témoignage photographique concernant « Peau d’Âme »), c’est le travail important et précis sur la lumière et la scénographie en général.

Jouant avec les clair-obscur Peau d’Âme rappelle les oeuvres picturales du Caravage ou d’Artemisia Gentileschi alors qu’il suffit d’une image de Made In Rouge pour se sentir projeté dans un univers très lynchien. On pense quasi instantanément à La Black Lodge dans Twin Peaks. Les sols aux motifs géométriques noirs et blancs et la dominance du rouge.

Comment développes-tu la scénographie? Est-elle concomittente de la recherche chorégraphique ou la greffes-tu ultérieurement seule  ou alors dans un dialogue avec les autres danseuses et/ou les techniciens, comédiens, musiciens dont tu t’entoures pour tes créations?

Elle se construit tout au long du processus de création.

Et est-ce que tu puises effectivement une part de ton inspiration dans d’autres domaines artistiques tels que les arts plastiques ou le cinéma ou n’y ai-je lu qu’une simple coïncidence?

Si je le fais, c’est de manière complètement inconsciente : je suis une férue de tous les domaines artistiques et j’en consomme énormément, mais je ne « puise » pas volontairement, je pense qu’à force de consommation excessive, j’en suis imprégnée !

Quand je te rencontrais il y a une quinzaine d’années, adolescente dotée d’une beauté diaphane et irradiante tu portais de longs cheveux châtains clairs bouclés qui entouraient un visage angélique serti de deux iris glacées. Tu avais ce maintien qui donnait une grâce additionnelle à chacun de tes gestes. L’élégance classieuse et classique de la ballerine que tu étais déjà. Autant dire que je n’en menais pas large dans mes Docs Martens et mes pulls noirs trop longs et informes masquant les disgrâces adolescentes qui, du moins pour ma part, m’affectaient.

15 ans plus tard ta beauté tu l’as façonnée selon tes aspirations propres, sacrifiant ta longue chevelure pour une coupe courte, raide et péroxydée, signant ton corps de nombreux tatouages, un corps que tu ne sembles d’ailleurs pas soumettre aux terribles diktats de la discipline. Tu t’es affranchie des carcans et des codes stylistiques de la danseuse « type ». Cette direction, on la retrouve comme logiquement dans ton travail, tu sembles avoir renoncé à tout déterminisme et frayer avec un certain iconoclasme, des prises de risques et une liberté qu’on ressent fortement dans tes choix et l’orientation que tu donnes à tes créations et à ton investissement en tant que danseuse et chorégraphe.

On retrouve par exemple sur tes deux spectacles la même danseuse à tes côtés. Pourtant Julia Taramarcaz n’est pas une danseuse professionnelle, même si le résultat sur scène ne le laisse pas suspecter. Cela peut cependant représenter un risque. Rien qu’en terme de disponibilités. Pour « Made In Rouge » tu as ouvert les portes de la compagnie à Aude Hupka, également danseuse amatrice. Comment l’expliques-tu et peux-tu nous en dire plus sur le choix de tes danseuses?

A travers mes créations, je cherche à faire passer des émotions au public, à leur dire quelque chose…

Donc avant tout, ce que je demande à mes danseuses, c’est une grande capacité d’expression et un grand don de leur personne : la générosité sur scène c’est l’assurance de faire passer de l’autre côté, de partager avec le public les sentiments qui se dansent sur la scène ! En rencontrant Julia, puis Aude, cela m’a paru évident qu’elle avait cela en elles…

La technique, ça se travaille, ça s’acquiert, cette qualité d’expression et de don de soi, on l’a ou on ne l’a pas !

La liberté et la prise de risque se retrouvent aussi dans les ponts interdisciplinaires que tu dresses au coeur de tes créations (la vidéo (« Peau d’Âme »), la présence d’un comédien que tu fais danser et la lecture de poèmes en voix-off (« Made In Rouge »)).

Quelle importance et quel sens accordes-tu à l’interdisciplinarité?

J’aime emmener le spectateur dans un univers et l’interdisciplinarité m’aide fortement à le faire, devient même parfois nécessaire.

Et quelle place accordes-tu à la musique dans ton travail de chorégraphe? Peux-tu nous dire quelques mots de celle qui compose « Made In Rouge »? Comment s’est déroulée ta collaboration avec Yves Zahno qui la signe en partie?

La musique est à la base de ma recherche chorégraphique, elle est primordiale puisque je pars d’elle pour imaginer la gestuelle, le langage du corps. Pour « Made In Rouge », j’avais envie qu’elle soit originale, composée pour cette création, raison pour laquelle j’ai fait appel à Yves. Nous avons énormément échangé au début parce que j’avais besoin de sa musique pour démarrer ; je lui ai parlé de la trame, de ce que je voulais exprimer sur scène et à force de discussions et de partage, les éléments se mettaient en place… Il m’a proposé une composition et bingo !… Il avait tapé dans le mille, c’était au-delà de mes espérances. Sa musique a pris une place très importante dans cette création parce qu’elle crée un univers à elle toute seule, elle emmène le spectateur avec elle. Personne ne peut y rester indifférent !

Et au fond, toi qui paraît sans limites, quelles sont au fond tes limites ou le cadre auquel tu ne déroges ou ne dérogera jamais?

La vulgarité ne me plait pas.

La transgression ou le dépassement de certaines limites, je le ressens aussi quand je pense à ton implication pourtant plus « institutionnelle » en tant que chorégraphe dans la compagnie Pixels (compagnie de danse réunissant douze danseurs avec et sans handicaps, reliée à l’ASA – Association valaisanne d’aide aux personnes handicapées mentales-) avec laquelle tu as monté un spectacle en 2010.

Peux-tu nous en dire plus au sujet de ce projet et nous le présenter ?  Va-t-il être reconduit et quel bilan fais-tu de cette première édition/expérience ?

C’est un rêve que j’ai réalisé grâce à ma rencontre avec une animatrice de l’ASA. Cette compagnie existe depuis 2007 et à force de travail, nous sommes arrivés à présenter notre première création en 2009, au théâtre des 3 petits tours à Morges (nous l’avons ensuite tourné dans plusieurs salles, courant 2010).

Nous sommes en train de travailler sur la deuxième création qui devrait être prête pour septembre de cette année ! Mais on ne sait jamais parce qu’avec la compagnie Pixels, il est dur de fixer des objectifs précis, je dois être à l’écoute de chacun, ne brusquer personne, prendre le temps tout simplement. Je ne connaissais pas du tout le monde du handicap mental avant cette aventure et je fus séduite dès notre première rencontre ! Ce sont de vrais artistes qui méritent plus que quiconque leur place sur scène…

Je pensais leur amener quelque chose, mais à chacune de nos répétitions, j’apprends, je grandis, je vis.

En préparant cet interview, j’ai eu l’occasion de lire le dossier de « Made In Rouge » et de parcourir son budget. J’ai été impressionnée (et choquée aussi) du peu de financement perçu avec lequel tu as pourtant réussi à aboutir ce projet.

Vivre de la danse en Suisse paraît au moins aussi difficile que pour n’importe quel autre art…

Comment t’en es-tu sortie entre la sortie de ta formation à l’Académie de danse Fabienne Rebelle Vouilloz et l’ouverture de ton studio de danse en 2005? Comment t’en sors-tu aujourd’hui? Peux-tu vivre pleinement de ta passion?

Je suis partie à l’étranger pour danser dans 2 compagnies (Canada et Italie). Ensuite j’ai couru les auditions, toujours à l’étranger (la Suisse n’offrant que trop peu de possibilités), mais la chance avait tourné. Un peu désespérée et dégoutée, je suis rentrée et ai abandonné complètement ma passion pendant 3 ans. Et j’y suis revenue en ouvrant mon studio en 2005, il y a presque 6 ans déjà.

Comment je m’en sors aujourd’hui ? Je peux vivre en partie de la danse, grâce à l’école. Mais je n’y arrive pas encore complètement, je bosse donc à côté dans un bureau, à 50% !

L’art ne paie pas, ça ce saurait sinon…hihiiiii.

Les 17 et 18 févriers prochains, tu vas passer du cadre de la Black Lodge de Twin Peaks à celui plus proche du Club Silencio de Mulholland Drive en dansant au Bourg.

Qu’est-ce que tu pourrais dire au public lausannois, susceptible pour une part d’être frileux de danse contemporaine pour le convaincre de venir découvrir ton travail?

« Made In Rouge » ne laissera personne indifférent, on parie ?… ???

Propos recueillis par M.J.