Ligne de vie





Pas un jour sans Léotard création pour une chanteuse et un comédien A l’heure où la mémoire gainsbourg inonde, probablement à juste titre, écrans, presse et plateaux, ce sont les mots d’une autre gueule sacrée et fracassée que la compagnie lausannoise musâtre met en lumière avec sa création « Pas un jour sans Léotard », […]

Pas un jour sans Léotard
création pour une chanteuse et un comédien

A l’heure où la mémoire gainsbourg inonde, probablement à juste titre, écrans, presse et plateaux, ce sont les mots d’une autre gueule sacrée et fracassée que la compagnie lausannoise musâtre met en lumière avec sa création « Pas un jour sans Léotard », hommage littéraire et littéral à feu l’artiste kaléidoscopique Philippe Léotard.

« En fin de compte, l’important, ce n’est pas ce que j’ai réussi à faire dans la vie, mais que je n’aie pas vécu une seule minute inutile » Philippe Léotard, extrait de « Pas un jour sans une ligne »

Celui dont la présence d’acteur a traversé parmi les plus interpellantes productions cinématographiques françaises de ces quarante dernières années : de « La gueule ouverte » de Pialat, à « Max et les ferrailleurs » de Sautet, en passant par « Tchao Pantin » de Berri, autant que par le cinéma pervers, tordu et bout de ficelle de Mocky ; celui qui dans un phrasé parfois indistinct, vacillant et se jouant souvent du tempo disaient en mélodies et chantaient aussi Ferré ; celui qui dans une facétie toxicomaniaque s’est un jour ironiquement autoproclamé ministre de la défonce en écho au statut de ministre de la défense de son frère ; celui-ci réussit à être plus que ce déjà tout.

La voix, la photogénie, cette verve provocatrice Made in France, mais pas seulement : l’écriture aussi et sur-tout peut-être. Les mots, Léotard les approche d’abord par la voie académique.

Précoce amateur de Baudelaire, de Lautréamont et de Cendrars, cette passion des mots le conduira à se former à la littérature à la Sorbonne, avant d’enseigner les lettres et la philosophie, pour finir par les apprivoiser à son oeuvre, moins connue, d’écrivain et de poète.

Gaëlle Graf, de la compagnie Musâtre, connaît Léotard l’acteur, Léotard le chanteur quand elle est renversée par Léotard le poète.
Une écriture « écorchée, épuisée, colérique, vive, marquée par une grande sensibilité » selon ses termes.

L’entreprise d’une adaptation s’engage spontanément. Elle réunit des textes épars, il y a déjà plus de deux ans. Cela ne fonctionne pas jusqu’à ce que l’évidence d’un choix s’impose à elle quand elle découvre « Pas un jour sans une ligne », biographie faite de prose et de vers, deuxième recueil de Léotard dont le titre évoque la contrainte d’une écriture quotidienne comme il fait aussi explicitement référence à son addiction à la cocaïne.

L’architecture multiple de cet ouvrage faite de poèmes, d’aphorismes, de prose et de chansons est criblée d’un humour acéré, d’une tendresse pudique et d’un registre émotionnel étendu oscillant des rires aux larmes. Les considérations sont l’amour, les joies, l’écriture, la mort, l’usure, la vie, le quotidien, la mémoire…

Fondée sur l’interdisciplinarité, la compagnie Musâtre s’applique (comme son nom l’indique) à unir la musique et le théâtre sur une même scène.
C’est donc le dialogue qui sera le réceptacle de cette sélection des textes de « pas un jours sans une ligne ».

Un dialogue entre la musique et le théâtre, et plus précisément entre une chanteuse (Gaëlle Graf) et un comédien (Giorgio Brasey). « Un dialogue entre un homme et une femme sur l’usure de l’amour, la cassure, la séparation » ajoute G. Graf ; sans jamais prendre la direction de l’histoire d’un couple et de ses difficultés.
Cette dynamique est contournée pour faire place à deux entités, la chanteuse et le comédien qui témoignent dans l’échange de l’écriture de Léotard.

Une écriture qui porte les marques personnelles et particulières de son auteur, mais aussi d’une réflexion universelle sur l’amour, ses désillusions comme ses espoirs.

« Ce que le comédien dit aurait pu être chanté et vice versa. La chanteuse et le comédien sont le même témoignage » précise Gaëlle Graf.
Aucun double discours n’évolue sur scène, mais un discours double : la parole d’un homme et d’une femme, interchangeable.

Cette démarche se radicalise jusqu’à la musique. Composée pour un piano par Gaëlle Graf et interprétée par Jean-Luc Michel, elle est préenregistrée. Pas de musicien sur scène, juste deux vecteurs qui disent les mots de Léotard et qui disent une pensée générique, que Gaëlle Graf a ressenti comme décloisonnée des frontières du féminin et du masculin.

Dans une cohérence propre, Gaëlle Graf et Giorgio Brasey, qui signent à eux deux la dramaturgie et la mise en espace de cette création, réunissent au fond l’intention et le sujet : le leitmotiv de la compagnie et les angles multiples à partir desquels Léotard livrait ses émotions et son talent : la comédie, la chanson et l’écriture.

A celui qui dans une profonde légèreté déclarait « que voulez-vous apporter à un autre homme sinon ce que vous avez de différent » pourrait être ajoutée : une différence fêlée qui s’adresse avec générosité aux hommes comme aux femmes et qui nous permet de nous sentir moins seuls ni uniques dans nos troubles et dans nos solitudes…