LES VAGUES FONT DES TOURS





James « Blood » Ulmer au festival Ear We Are à Bienne, le 5 février 2011. Pour résumer, le très discret festival bisannuel Ear We Are de Bienne est la pièce manquante entre la Cave 12 genevoise et le festival de Jazz de Montreux: il propose une jolie palette de musiciens souvent issus du Jazz, mais flirtant […]

James « Blood » Ulmer au festival Ear We Are à Bienne, le 5 février 2011.

Pour résumer, le très discret festival bisannuel Ear We Are de Bienne est la pièce manquante entre la Cave 12 genevoise et le festival de Jazz de Montreux: il propose une jolie palette de musiciens souvent issus du Jazz, mais flirtant de manière fortement assumée vers des expérimentations radicales que Montreux ne pourrait pas se permettre de présenter, et que la petite cave du bout du lac, de par sa taille et son budget, ne pourrait pas non plus forcément inviter. Ainsi sont déjà apparus depuis 1999 Eugène Chadbourne, Steve Lacy ou Louis Sclavis. D’autres scènes musicales, qu’elles soient électroniques ou new yorkaises, ont aussi leur part belle à Bienne: ErikM, Pan Sonic, Thomas Lehn, Dälek, Keith Rowe, Ikue Mori, Shelley Hirsch ou Eliott Sharp.

Cette année, James « Blood » Ulmer était programmé. Guitariste électrique légendaire, il fait ses premiers pas dans le New York des seventies aux côtés de jazzmen tels qu’ Art Blakey, Rachied Ali ou Paul Bley. Ornette Coleman l’influence énormément en l’introduisant à l’harmolodie, sa fameuse méthode combinant l’harmonie et la mélodie. Mais sa façon de se l’approprier est pour le moins déconcertante. En effet, dès ses premiers enregistrements en tant que leader, en 1977, on s’aperçoit que l’énergie qui en émane possède toutes les caractéristiques du punk! Rythmique binaire, batterie basique (le génial Ronald Shannon Jackson), et surtout, rage sauvage à en faire inverser le flux de votre sang. Trois années plus tard, son groupe, le Music Revelation Ensemble, sort un album intitulé No Wave, nom donné alors à la mouvance punk de New York.

Probablement imprégné par l’audace de ces très jeunes gens, Ulmer radicalise alors son concept: accordage de guitare à l’unisson, thèmes hachés et brutaux, devant être joués par tous les instrumentistes en même temps et, semble-t-il, le plus rapidement possible (ce qui provoque une mise en évidence des cafouillages, des heurts, des décalages entre les musiciens). Il transforme aussi l’harmolodie en une espèce de « no music » où les gammes sont interdites et les cordes jouées comme des instruments de percussion. Avec le recul du temps, Ulmer apparaît comme l’un des rares artistes de sa génération à avoir réussi à combiner plusieurs genres musicaux sans tomber dans un quelconque compromis nébuleux ou commercial, et en réussissant au contraire à en extraire une musique personnelle ultra percutante.

Aujourd’hui, on peut dire que le guitariste s’est pas mal assagi. Il mise plus sur son aura, tel un prophète du blues qui serait sorti des crues du Mississippi. Sa voix rauque rugit de temps à autre hors de son grand corps immobile, et ce sont ses complices qui font le plus souvent les solos. Néanmoins, l’atmosphère qui ressort du concert est tout à fait saisissante. En laissant se propager dans la salle (un grand garage) des accords plaqués pour mieux faire ressortir leur simplicité et leur évidence, Ulmer envoûte son public et le mène dans des zones d’écoute abyssales, en lui faisant comprendre que l’expérience auditive peut être d’une telle profondeur qu’il ne faut parfois pas trop s’y attarder (le concert était d’ailleurs assez court).

Jean-Christophe Huguenin,

de Vague Dj.