Le Petit Salopard





ou les déboires d’un barman Ouh là, t’as pas l’air en grande forme. Tu t’es mis dans les cordes, c’est ça ? Bouge pas… Tiens, remède maison : un bon Rinquinquin cul sec, c’est radical. Si, je t’assure. T’as quoi ? La barre au milieu du front ? La gerbe ?… Me réponds pas, j’ai dix […]

ou les déboires d’un barman

Ouh là, t’as pas l’air en grande forme. Tu t’es mis dans les cordes, c’est ça ? Bouge pas…

Tiens, remède maison : un bon Rinquinquin cul sec, c’est radical. Si, je t’assure. T’as quoi ? La barre au milieu du front ? La gerbe ?… Me réponds pas, j’ai dix ans de métier au service du clubber, je repère une gueule de bois avant même qu’elle ait ravagé son occupant.

A voir ta tronche, t’as dû trop mélanger les bières et les alcools forts. Tu te serais pas commencé à la binsch, pis achevé au shot de vodka caramel, pour te prouver que tu pouvais encaisser ? Sûrement que tu t’en es mis dans le pif, t’as encore la mâchoire qui remue. T’inquiète, je suis pas de la police.

Aie confiance s’il te plaît et enfile-toi ce Rinquinquin. Juste une gorgée, tu verras ça t’apaise la trombine.

Pour être franc avec toi, y a un détail qui m’échappe. Que tu te rétames jusqu’à point d’heure, ça me dérange pas, ça remplit ma caisse. Mais que tu t’acharnes à revenir squatter mon bar alors que t’as même pas récupéré de la veille. Je dis stop. De deux choses l’une : soit t’as la chignole qu’en pince pour mon valseur – je t’arrête fissa : j’ai jamais mordu l’oreiller pour une paire de balloches, et c’est pas toi avec ta
couperose et tes yeux jaunasses qui me donnera envie de virer ma cuti –, soit je m’emporte pour rien et t’es seulement dans ta phase soiffard. Dans ce cas, y a assistance à personne en danger.

Sois gentil ! Tu bois ton Rinquinquin, histoire de te remettre la tuyauterie en ordre, et tu vas te coucher sans faire la tournée des clubs. D’ailleurs tout est fermé, c’est dimanche. Tais-toi ! C’est toujours dimanche quand on est dans ton état. Et le dimanche on gerbe, on a mal au crâne, mais on boit plus, on attend que ça se tasse. Et l’âme et la compresse. Y a un équilibre à avoir, merde.

Même une souillasse au dernier degré comme la Tortue – tu connais l’animal, hein ? L’unique, l’inénarrable The Monsieur La Tortue – éternellement fourré derrière son verre, et ben aujourd’hui par exemple, il est pas là. T’as capté pourquoi ? Parce que même déguisé en
perroquet du Bengale, en danseuse du Crazy ou en soudard polonais, il sait que je le servirais pas. C’est un accord tacite entre nous. Pas deux soirs de suite. Ça soule le petit personnel, et moi ça me chanstique le coeur de le voir s’esquinter.

Bon, ce Rinquinquin alors ? Ça te rafistole ? Bois-le à la petite cuiller, si ça passe pas. Personne te regarde, et c’est pas moi qui le répéterai. Le barman est vénal, mais solidaire. Jamais il laissera un client dans la déch’.

L’autre nuit, avec La Tortue, on en causait, de son addiction à la boisson. Ça le gêne pas d’en parler. Il est lucide, la Tortue, faut pas croire. Enfin à la fermeture, c’est moins évident… Bref, il me racontait que le chemin du zinc était devenu sa route, un peu malgré lui. A coup de
renoncement, de paresse, de malchance, l’alcool a imbibé sa vie. A présent, il accepte son sort et trouve dans l’ivresse un moyen de refuser le monde, en lui crachant sa bière au visage. Je le comprends quelque part. C’est son destin. Dans un de ces moments funambules qui
n’appartiennent qu’à lui, il m’a sorti : « Tu sais ce que je ferais si je buvais pas ? »

— Non, j’ai répondu. Quoi ?
— En toute franchise ?
— C’est toi qui vois La Tortue, je te pousse pas à la confidence.
— Eh ben, je vais te le dire.
— Ouais…
— Si je buvais pas, je crois que je boirais quand même.

Va comprendre avec La Tortue, on est perpétuellement sur le fil entre le sublime et le caniveau. Mais une vérité que je sens d’instinct : Toi, je suis sûr que si tu buvais pas, et ben tu boirais pas.

Allez file avant que le Rinquinquin te ramène à tes idées de beuverie. C’est dimanche, j’te dis.