Le Petit Salopard ou les déboires d’un barman





Calme, calme… Pose toi tranquillement, ça tangue. Excuse moi, ce soir j’ai pas l’énergie de te remonter le moral, ni de te dire que le client est roi. Non, c’est une nuit sans lune pour mes zigues. Quoi, j’ai pas le droit d’avoir un passage à vide ? Il manquerait plus que ça. T’as besoin d’un dessin : J’ai davantage d’alcool que de sang dans les […]

Calme, calme… Pose toi tranquillement, ça tangue. Excuse moi, ce soir j’ai pas l’énergie de te remonter le moral, ni de te dire que le client est roi. Non, c’est une nuit sans lune pour mes zigues.
Quoi, j’ai pas le droit d’avoir un passage à vide ? Il manquerait plus que ça.
T’as besoin d’un dessin : J’ai davantage d’alcool que de sang dans les veines. Voilà, c’est dit. J’ai trop bu hier soir.
Because ?
A ton avis ? Moi, l’emblème du self contrôle et du maintien en milieu éthylique, y a pas  36 possibilités pour que je me mette minable. J’ai lâché prise. Par amitié. Te marre pas, je mens jamais.
Deux secondes, faut que je m’enfile un Coke, sinon je risque de repeindre les murs couleur vomi. T’en veux un ? Pas question que je te serve autre chose que du sans alcoo l, c’est au-dessus de mes forces.Tiens, c’est pour moi.
Une fois n’est pas coutume. A la tienne. Sublime… le bien que ça fait. Ça coule clair et limpide au fond du bide. Impec’, je reviens à moi. Je te jure qu’on m’y reprendra plus à me laisser aller avec un alcoolo professionnel. Cette pliée… rien que d’envisager ce qu’on a éclusé, ça me fout la gerbe. Mais bon, c’est de ma faute. Je connaissais les penchants du soiffard assis en face de moi. Y a pas.
Tu devines pas ? Un petit effort, ou je vais croire que tu m’as pas écouté. Méfie-toi, je suis très irritable en mode gueule de bois, limite rancunier. Parole. Allez, essaye encore ?
Bingo, en plein dans le mille : La Tortue himself, le seul et l’unique, même quand il voit double.
J’irai pas jusqu’à prétendre qu’il m’a pris en traître, mais ce soir là, j’étais d’humeur mélanco, comme souvent lorsque je ferme mon bar et que les nighteux courent s’éthyler ailleurs. Sûrement mon côté saltimbanque qui ressort, j’aime pas les baissés de rideau… Bref, La Tortue a senti que j’avais le coeur dans les violons. Même s’il planait au-dessus des cimes – je le voyais dans son oeil – ça l’empêchait pas de me regarder avec insistance pour me signifier qu’il était là. Avec moi, tu comprends ?
Ça m’a touché. Je lui ai proposé la tournée du patron. Il a répondu qu’il détestait picoler sans être accompagné. Je l’ai traité de menteur. Et puis, j’ai dit : « Juste une goutte, alors ». Et badaboum, le trou noir. On n’a même pas fini avec les éboueurs, ils étaient déjà couchés qu’on s’abreuvait encore.
On s’est raconté nos vies, nos vérités, nos mensonges. Je me rappelle pas de grand chose, sauf d’une de ces perles coutumières dont il a le secret, sacré Tortue. Au sommet de son art, la panse et le cerveau remplis à ras bord, il m’a dit : « A force de courir derrière soi, on rattrape plus personne ».
Y a que le silence pour répondre à ça.
La Tortue, c’est le Rocky Balboa des buvards de la murge. Parti de rien, et arrivé nulle part, d’accord… mais ce nulle part-là, c’est chez lui. Tu captes la nuance ?
T’as pas de l’aspirine ? J’ai vidé mon tube y a une heure. Non ? Ben tant pis, je reprends un Coke. Et toi ? Pardon ? Non, je te mettrai pas de whisky avec. Aujourd’hui c’est ramadan. Solidarité pour le barman défracté. Eh ben, c’est ça va boire ailleurs.
Je suis encore schlasse, ou quoi ? On renvoie pas un client parce qu’il est à jeun. Eh reviens ! Reviens !… Prends au moins une binsch à l’emporter ! J’te l’offre.