Le Petit Salopard ou Les déboires d’un barman





Le hasard n’arrive jamais seul, disait ma grand-mère. Elle avait le sens de la formule et un nez gros comme une patate. La mémé, on l’appelait, rapport à son côté terroir. Ce matin je pense à elle tandis que j’abandonne Palavas-les-flots où j’ai vaqué à des occupations futiles mais indispensables. Depuis trois mois maintenant, j’ai […]

Le hasard n’arrive jamais seul, disait ma grand-mère. Elle avait le sens de la formule et un nez gros comme une patate. La mémé, on l’appelait, rapport à son côté terroir. Ce matin je pense à elle tandis que j’abandonne Palavas-les-flots où j’ai vaqué à des occupations futiles mais indispensables.

Depuis trois mois maintenant, j’ai quitté mon bar, ma prison, ma faiblesse, bien décidé à ne plus subir les aléas du réel qui nous entraînent souvent malgré nous dans la nuit froide de l’existence.

Pour l’instant, je me la joue tranquille, réflexif et contemplatif. Je digère, j’ouvre les yeux, j’envisage. Il me reste suffisamment de ronds pour me payer ce luxe, alors j’en profite. C’est grâce à toi, d’ailleurs. Ouais. Tous les pourboires que tu m’as lâchés, j’en ai jamais dépensé un centime, toujours mis le pécule dans une crousille. Des crousilles de plus en plus dodues, espère. L’alcool rend généreux, c’est un moindre mal. Et je t’en suis reconnaissant. Sans toi, j’en serais pas là.

Après avoir prolongé de quelques semaines mon séjour à Palavas-les-flots, j’ai eu envie de remonter vers le nord, c’est-à-dire vers Paris, la ville où j’aurais tant voulu grandir et réaliser mes rêves délirants de petit garçon, mais où je n’ai finalement posé qu’un pied frileux préférant retourner dans ma province exercer le métier confortable de barman. C’était plus simple.

Dans la vie, faut un certain courage pour pas glisser. Et moi, j’ai souvent glissé, une vraie patinoire. Désormais, j’aimerais m’accrocher. Sauter aux miches de la réalité et lui glaglater le dindon jusqu’à ce qu’elle se pende au rideau à en retirer l’échelle. Enfin, c’est une métaphore.

Aïe ! J’ai le pouce qui se tendinise à force de faire du stop. Ça mord pas des masses sur les routes départementales. M’en fous, j’ai tout mon temps. Au fond, je pourrais y aller à pince dans la capitale, ça serait mon Saint-Jacques de Compostelle perso. La marche entretient le corps et l’esprit, alors que la bagnole, c’est comme la télé, ça endort.

Pas faux, seulement, y a, au bas mot, 800 bornes de Palavas à Paname. Et le printemps s’est mis aux 35 heures, on est en France, faut pas l’oublier.

Au moment où je m’apprête à baisser non pas les bras mais le pouce, une voiture gris métallisé s’arrête au bord de la chaussée dans un bruit de pneu et de gravier auquel s’ajoute un léger nuage de sable. La portière arrière s’ouvre. Abandonnant mes réflexions, je parcours la vingtaine de mètres qui me séparent du véhicule et pénètre à l’intérieur. La voiture démarre aussitôt.

Un couple m’accueille sans me regarder. Une belle brune et un vieux beau grisonnant. Lunettés tous deux à la mode verres fumés – Mazette, le monde entier est rempli de star. Y en a tellement qu’on en reconnaît plus aucune. Lol –. Nous échangeons les banalités d’usage. Bonjour, Merci, De rien, Paris, Pas si loin. Et puis, le silence, à peine couvert par l’autoradio.

Le paysage défile. Le balancement régulier de l’habitacle me berce, pour un peu je piquerais du nez. Mais la sonnerie d’un téléphone portable me sort de ma torpeur. L’homme répond. Il parle boulot. Achat et vente, pourcentage et marge. Je n’écoute pas vraiment. Cependant, sa voix me semble familière, je connais cet accent, ce grain, ce timbre…

De là où je suis, je ne vois pas son visage, il tient son téléphone du mauvais côté. C’est marrant, il me rappelle un people, un type du showbizz ou un acteur. Oui, un acteur.

Tandis que je penche la tête vers lui pour essayer de mieux distinguer ses traits, je croise son regard dans le rétroviseur. L’espace d’une seconde ou deux, c’est comme un gros plan en cinémascope. Lunettes à la main, il se passe l’index sur le front, puis, constatant ma surprise, il me sourit tout en continuant sa conversation. Clair qu’il imprime la pelloche, putain !

Christophe Lambert. Le seul et l’unique, l’inimitable, l’international, le Suisse, le ricain, Tarzan, MacLeod, peroxydé, miro, star sur le retour, mais star quand même, né en 1957, premier film à 23 ans dans « Le bar du téléphone » avec Richard Anconina, décroche la timbale en tournant « Greystoke », puis Highlander face au génialissime Sean Connery, se ramasse ensuite en enchaînant une interminable série de navetons d’où émerge parfois une perle. Et pourtant, malgré ses choix souvent foireux, Christophe Lambert reste Christophe Lambert. Un acteur à part, auquel je m’identifiais ado.

J’ai du mal à cacher mon émotion. Heureusement, je suis à l’arrière, personne ne me prête attention. Je respire lentement pour chasser mon excitation. Je ne sais pas comment réagir. Je suis un anonyme, il en voit défiler un paquet des groupies dans mon genre. Le mieux, c’est de pas la ramener. Je le laisse faire le premier pas ; s’il souhaite discuter le bout de gras, je serais là. Sinon, tant pis.

Il négocie sec avec son interlocuteur. Je crois qu’il a une affaire de plat surgelés, ou un truc du style. J’ai lu ça dans les gazettes. C’est drôle, je me sens toute midinette, j’ai envie de faire des bulles de chewing-gum et de jouer à l’élastique avec mes copines en hurlant son nom.

Christophe Lambert… Pour moi, c’est Sophie Marceau * au masculin. Par rapport à ce qu’ils représentent dans ma life, quoi – puisque je retombe en adolescence autant parler la langue adéquate, non ? reLol  –. D’ailleurs, quand j’ai appris qu’ils étaient ensemble, j’ai été noyé ça avec La Tortue, à coup de rinquinquin vengeur. Pas contre eux, non, contre la mélancolie. Y a quelque chose de déchirant dans leur union. Un sentiment de finitude dur à expliquer. Sophie Marceau, c’est ma jeunesse qui fout le camp. Et Christophe Lambert, mes illusions.

Il raccroche. Je pourrais lui demander un autographe, non ? C’est gentil un autographe. Ça mange pas de pain. Et surtout, ça prend trois secondes… Oups, il s’est aperçu que je l’observais. Je sursaute et détourne les yeux, penaud. Puis je l’entends dire :

– Ça va, Sophie ? Tu veux que je conduise ?

– Non, pas encore, merci mon amour, dit-elle.

J’ai la glotte qui fait un bruit de cartoon. Gloooiiinggg !!! Sophie Marceau ?!? Au volant de la voiture qui m’emmène aux abords de Paris ? Comment n’y ai-je pas songé plus tôt ? Le hasard n’arrive jamais seul, disait La mémé. Sacrée grand-mère, tu avais bien raison. J’ai 500 bornes pour oser lui adresser la parole. Chiche ?

* cf numéro précédent