Le Petit Salopard ou Les déboires d’un barman





C’est bientôt l’été. J’arpente les rues du 4e arrondissement de Paris en profitant de la douceur de la capitale. Le soleil décline gentiment au bout de la rue Saint-Antoine, qui devient rue de Rivoli vers le quartier Saint-Paul. Je fixe l’horizon orange et or. Hypnotisé par ce spectacle irréel, je pousse jusqu’à la place de […]

C’est bientôt l’été. J’arpente les rues du 4e arrondissement de Paris en profitant de la douceur de la capitale. Le soleil décline gentiment au bout de la rue Saint-Antoine, qui devient rue de Rivoli vers le quartier Saint-Paul. Je fixe l’horizon orange et or. Hypnotisé par ce spectacle irréel, je pousse jusqu’à la place de la Concorde et son obélisque dressée. Je pense à tout et à rien.

Mon séjour se prolonge. Je loge dans un hôtel miteux, à 20 euros la nuit, avec toilettes sur le palier et eau tiède en option, rue St-Vincent, de l’autre côté de Paris. Le taulier ressemble à un vieux parigot du siècle dernier. Moustache poivre et sel, trombine sympathique et phrasé à couper au couteau, habillé d’un large pantalon en velours côtelé et d’une chemise à jabot élimée. Un personnage un peu cra-cra, mais plein d’une poésie de comptoir qui sied à mes humeurs mélanco.

Quand je rentre le soir, après une journée passée à flâner, et que je remonte dans ma chambre, j’ai souvent l’impression qu’une femme infidèle en jupon à frou frou, ou qu’un amant en caleçon long et chapeau claque va dévaler les escaliers en hurlant : « Ciel, son mari !»

Mais Feydeau et ses vaudevilles ont disparu depuis un bail. Les locataires que je croise dans les couloirs et avec qui je partage les chiottes à la turc ont la mine renfrognée des gens qui travaillent toujours plus pour gagner toujours moins.

Je m’arrête près de l’hôtel Crillon, à deux pas de l’ambassade de Etats-Unis et de ses soldats armés. La Concorde est remplie d’une nuée de voitures qui roule pare-choc contre pare-choc. Conducteurs nerveux et passagers immobiles soumis à la banalité du quotidien.

Paris n’est pas qu’un rêve, c’est avant tout une illusion.

Je l’ai compris à mes dépens. Moi, qui espérais un second souffle en m’installant ici, j’ai rapidement déchanté. C’était obligé. Comme dit La Tortue : « Un fantasme doit rester un fantasme, sinon c’en est plus un. » C’est dans l’espoir qu’on met à se construire, qu’on se construit. Pas en allant chercher la vérité là où elle n’est pas. « La vérité ne ment jamais. » dit encore La Tortue.

Et la vérité, elle me force à me centrer sur l’essentiel. Parce que même si j’ai pas envie de décrocher de mon nuage, va falloir. J’ai presque claqué tout mon pactole de pourboire. Je tiendrai pas jusqu’à l’été. So what ? Retourner chez moi, la queue basse et les mains dans les poches ? Ou dénicher un job de barman dans un bar du Marais ?

Je continue jusqu’aux Champs-Elysées. J’aime me retrouver dans ce paysage cinématographique tant de fois filmé. Une Citroën DS noire débouche du Palais de l’Elysée ; De Funès en descend furieux et pressé. Mais ce n’est qu’une image dans ma tête. Je reviens à mes réflexions. Je suis dans l’expectative. Je n’ai pas fait tous ces kilomètres pour recommencer idem qu’avant. Et pis, niveau qualité de vie, merci bien. Ça douille, la métropole. C’est pas en touchant 9 euros de l’heure que je vais m’épanouir.

J’arrive à la mythique rue Montaigne. Sophie Marceau doit crécher pas loin. Et le beau Christophe Lambert avec… Ça pourrait être si simple. Je débarque, sonne à leur porte, me rappelle à leur bon souvenir : « Oui, rappelez-vous ! Vous m’aviez pris en stop, il y a quelques mois, du côté de Palavas-les-Flots. Ça y est, vous me remettez ? Pardonnez-moi de vous déranger. Je suis à Paris, maintenant… Enfin c’est une longue histoire, mais, en résumé, je suis à un tournant de mon existence. J’ai longtemps hésité, reculé, renoncé et aujourd’hui je ne veux plus laisser passer ma chance, vous comprenez ? Voilà, je… je… j’ai toujours voulu faire du cinéma. » Alors Sophie et Christophe me souriraient, puis m’inviteraient à entrer dans leur immense appartement, et je n’aurais plus qu’à poser mes valises dans le vestibule, et à les attendre sur leur sublime canapé blanc tandis qu’ils prépareraient la chambre d’amis, puisque désormais nous serions amis, collègues, et complices… Ça pourrait être si simple.

Un vent frais me caresse le dos. J’aperçois la Seine et le pont de l’Alma. La nuit s’abat lentement. Les lumières de la tour Eiffel irradient le ciel d’un jaune électrique et brumeux.

Je ne suis qu’une midinette avec des rêves de midinette. Ma parole, j’ai 35 ans et je divague tel un petit garçon chopé la main dans le sac et qui jure qu’il n’y est pour rien au vilain monsieur qui le gronde.

– Non, pas coupable, pas coupable, j’ai pas volé l’argent, je voulais juste m’acheter un billet d’avion pour Hollywood.

– Mais tu à 8 ans et demi, tu ne peux monter dans un avion tout seul ! Hollywood, qu’est-ce que c’est que ces sornettes ? Tu sais qu’ils parlent anglais là-bas ?

– Anglais ?!?

­– Oui, c’est une langue étrangère, tu parles l’anglais ?

– Ben non…

– Et ben, tu vois, tu peux pas partir à Hollywood. Allez, rends l’argent à la dame.

– Non, vous avez pas le droit… Un jour, je parlerai anglais et vous verrez qui c’est le plus fort, vous verrez quand je serai grand.

– Mais oui, mon petit, mais oui, on verra, t’inquiète pas pour ça.

Tandis qu’un bateau-mouche plein de touristes glisse sous le pont de l’Alma, je me demande à quel âge on devient grand… Ça dépend des gens. Certains sont mûrs avant d’avoir mués. Et d’autres s’enlisent, comme bibi, dans une éternité qui tourne en boucle à force d’avoir les pieds partout mais jamais sur terre.

Je suis peut-être un enfant de la Lune. Ou d’ailleurs. D’une planète lointaine et détruite où je cherche malgré tout à retourner… Ça me rappelle un conte que j’écoutais pour m’endormir quand j’étais môme. « Le petit prince ». Une histoire d’essentiel et d’invisible pour les yeux. Depuis le temps, il a dû clamser le petit prince. Ou bien il attend son heure dans un asile de vieux. Fait pas bon prendre de l’âge.

Un clodo s’épanche à la sortie du pont, près de la voie sur berge Rive gauche. Lui aussi, il refait le monde, tranquille dans son coin. Je pense à La Tortue. A cette heure-ci, il en est sûrement à son troisième litres de tisane, accoudé dans mon ancien bar, celui où on me donnait des pourboires à la pelle et des sourires à la bière. Je ne regrette rien. Quand on a des rêves, même de midinette, on peut pas laisser filer sa vie derrière un zinc rempli d’assoiffés désabusés. On doit relever les gants, même si y a personne à cogner. Faut que le petit garçon soit fier de toi, tu comprends ?

La nuit s’agite au firmament. L’air s’est rafraîchi d’un coup. J’accélère le pas. C’est pas la porte à côté la rue St-Vincent et mon hôtel pourri. C’est même à l’opposé. J’espère que l’été sera chaud.

Tom Woof