Le Petit Salopard ou Les déboires d’un barman





Paris. Ça y est, cette fois j’y suis. J’ai pas pu résister : Dès mon arrivée, j’ai foncé au 171, Boulevard Montparnasse. La Closerie des Lilas. Brasserie mythique du 6e arrondissement ayant vu défiler toute l’intelligentsia de l’art et du showbizness depuis la fin du IXXe siècle. Pour preuve, sur chaque table figure en lettres d’or […]

Paris. Ça y est, cette fois j’y suis.

J’ai pas pu résister : Dès mon arrivée, j’ai foncé au 171, Boulevard Montparnasse. La Closerie des Lilas. Brasserie mythique du 6e arrondissement ayant vu défiler toute l’intelligentsia de l’art et du showbizness depuis la fin du IXXe siècle. Pour preuve, sur chaque table figure en lettres d’or le nom d’un illustre client du temps jadis qui a posé son prestigieux séant sur les banquettes en moleskine rouge sombre.

Présentement, je partage ma place avec Simone de Beauvoir, le castor. Pas par affinité particulière, j’ai jamais capté que dalle à ces histoires de deuxième sexe ; comme dit La Tortue : « Un seul vit dans une vie, ça suffit. » Non, je me suis assis là parce que c’est près du piano bar, collé contre même, et un peu planqué ; je peux mater les gens discrètement.

Pas grand chose à se mettre sous la dent pour l’instant. Deux, trois célébrités lambda, un chroniqueur télé, un écrivaillon à succès, et Philippe Sollers, un filtre à cigarette à la main et un exemplaire de la Pléiade dans l’autre. Bref, rien de très transcendant. Le pianiste se la joue intimiste et pépère, respectueux de la clientèle chic de ce genre d’établissement. Tout à l’heure, je lui ai demandé l’instru de « Reality », la chanson de « La Boum », comme ça pour rire. Mais il a pas rit. Il a dit pas maintenant. Alors j’attends en sirotant un cocktail Hemingway.

Enfin, je fais pas une fixette non plus. Pourtant, c’est vrai que ces dernières semaines ont été riches en introspection et en retour en arrière. De vieilles douleurs, de vieux souvenirs, de vieilles certitudes me sont remontées à la gueule. Si, au départ, j’ai été soulagé que ça sorte et me remette face à moi-même, aujourd’hui, je passe par une étape moins évidente, celle du passage à l’acte et de la transformation.

C’est facile de se plaindre, d’affirmer qu’on mérite mieux, de brailler qu’on n’a pas eu sa chance ; trop facile. Par contre, c’est complexe de se reconstruire et d’être en phase avec ses aspirations.

L’autre après-midi, quand j’ai été pris en stop par Sophie Marceau et Christophe Lambert, themselves, je me suis d’abord cru dans un film. J’hallucinais ma race comme disent les groupies de Justin Bieber. Et puis, au fil des kilomètres, mon excitation s’est muée en déception. Le petit garçon que j’avais été et qui rêvait de ces deux idoles, rassemblées devant lui des années après, s’est soudain rendu compte que l’homme que j’étais devenu, ce trentenaire inassouvi, ce juge de la night, ce bobo en mal d’idéal, n’éprouvait plus la même passion pour ces êtres prétendument magiques gravés sur pellicule.

Assis à l’arrière du véhicule, secoué par les nids de poules qui truffaient la route et me donnaient l’impression d’avoir le hoquet – un hoquet pareil à l’aiguille d’un vinyle qui saute sur un disque rayé –, je ressentis un profond sentiment de solitude, telle une page qu’on déchire en mille morceaux et qu’on jette au-dehors. Confettis éperdus qui tombent au ralenti sur le bitume crasseux.

Et lorsque, voulant chasser de mon esprit cette vérité sordide, j’osai leur adresser la parole, et qu’ils me répondirent très gentiment – j’eus d’ailleurs droit à un autographe ; avec un cœur de la part de Sophie Marceau et une étoile de la part de Christophe Lambert –, je restai sur ma faim. Le réel est si difficile à satisfaire.

Le pire, c’est qu’à peine m’avaient-ils déposé, à mi-chemin entre Palavas-les-flots et Paris, que je recommençais à fantasmer. Fidèle à moi-même, observant la voiture s’éloigner au loin, je revivais avec davantage de plaisir, de joie et d’enthousiasme le souvenir de ce moment que le moment lui-même. Le petit garçon, tenace et insatiable, refusait la réalité et la réinventait à sa convenance.

C’est sûrement à cause de lui que je me suis pointé à la Closerie des Lilas aussitôt débarqué à Paris par le train de nuit. Je sais que ça ne rime à rien. Mais je n’arrive pas à décrocher. Je veux fuir encore et encore. Retrouver la douceur du passé. Celle des promesses qu’on se fait, un jour, à l’époque du nid, et qui durent toute la vie. C’est mon drame : Je ne veux pas être, je veux devenir…

J’ai un goût d’alcool à brûler dans la bouche. J’en suis à mon troisième cocktail. Le pianiste joue une version jazzy de « La Bamba » sorti en 1987. Un an avant « L’étudiante » ou « La boum 3 ». A cette époque, Sophie Marceau était dans sa période touffe. Une scène à poil par film. Au minimum. Ah, j’ai eu une belle adolescence…

Je dis n’importe quoi. Il est beau l’ex-barman qui rêvait de traverser le miroir. Tu parles, j’ai seulement traversé le bar et je me suis assis devant. T’es plus qu’un client qui s’abreuve à 15 euros la dose. Avec une rondelle de citron. Et deux pailles côte à côte pour t’emmener fissa dans les limbes…

Ça suffit. Je commande une bouteille de Vichy-Celestin (50cl). J’ai besoin de me réhydrater ; j’ai les neurones en papier carbone, je commence à voir double. La fatigue du voyage en train et le peu de nourriture avalée durant la journée.

L’eau gazeuse me chatouille les papilles et me rafraîchit les entrailles. Je me retape en quelques gorgées. Ça me rassure. Il est temps d’y aller, non ? Aucune star de cinéma ne viendra plus me chercher à cette heure-ci.

Je me lève après avoir payé mon ardoise et laissé un pourboire. Un homme imposant s’approche de ma table. Il a des cheveux blancs, en bataille, et porte un costume noir décontracté. Très aimablement, il me demande s’il n’y avait pas une écharpe sur mon siège, il était là en début de soirée. Je réponds que non, vérifie cependant, et la trouve cachée sous la table. Il me remercie d’un grand sourire en embrassant la pointe de ses doigts. Puis il s’en va.

C’était Etienne Roda-Gil. Parolier, poète et combattant des mots… J’en suis sûr. Sauf que… Etienne Roda-Gil est mort. Je me tourne vers le pianiste :

– Excusez-moi, vous avez vu la personne avec qui j’ai parlé juste maintenant ?

– Pardon ?

– Le monsieur qui est venu à ma table, vous l’avez vu ?

– Je n’ai pas fait attention.

– Mais si, il avait oublié son écharpe.

Le pianiste se met à rire.

– Ah, monsieur Roda-Gil. Oui, il passe souvent. C’est un habitué.

– Mais il est mort, non ?

Le pianiste prend un air énigmatique, puis, égrenant les premiers accords de « Reality », il me chuchote : « Dreams are my reality… », avant de rire de plus belle, tandis que je sors à reculons, happé par le souffle implacable de cette vérité contradictoire : « Les rêves sont ma réalité… ».

Tom Woof