Le Petit Salopard ou Les déboires d’un barman





Ça y est, je suis parti. Loin du bal, le barman. Fini les souillasses agglutinées au bar, les désoeuvrés de la night, les poètes de la biture. Me voilà soulagé, ragaillardi, réconcilié. Bon, pour l’instant, je transite. Une semaine de villégiature à Palavas-les-flots. Les pieds dans l’eau et la pine au vent, j’en profite pour […]

Ça y est, je suis parti. Loin du bal, le barman. Fini les souillasses agglutinées au bar, les désoeuvrés de la night, les poètes de la biture. Me voilà soulagé, ragaillardi, réconcilié. Bon, pour l’instant, je transite. Une semaine de villégiature à Palavas-les-flots. Les pieds dans l’eau et la pine au vent, j’en profite pour réfléchir. Ça me change du train-train nocturne.

L’autre matin, je me suis réveillé à 6h30, t’imagine ! Pendant des années, c’était l’heure où je m’affalais dans les limbes après avoir taffé toute la nuit pour des soiffards dans ton genre. Le bien que ça fait de jouir de l’aube, frais comme un gardon, encore emmailloté dans un rêve de première classe. Du rêve 100% naturel, sans additif, rien que de l’inconscient pur jus.

Ces temps-ci je rêve d’un oiseau aux ailes déployées qui vole dans un ciel sans nuage, sans attache, sans crépuscule. Un monde imaginaire aussi réel que le réel. T’as pas idée, dans ces moments-là, je me sens porté par la grâce. La grâce d’être vivant, affranchi du passé et d’un tas de crasses qui me plombait les joyeuses depuis perpét’.

Souvent je repense avec une certaine tendresse à mon dernier soir derrière le zinc. C’était le 31 décembre. Les patrons vaquant du côté de Verbier, et la boîte étant fermée ce jour-là, j’avais décidé d’organiser une petite sauterie, sponsorisée par mes futurs ex-employeurs, évidemment. Ça faisait, comme qui dirait, partie de mes indemnités de départ. Et pis, merde, quand on se paie des chalets à Verbier, on n’est pas à un fût de bière près.

Dès 22h, j’ai accueilli une dizaine de clients triés sur le volet. De ceux qui partagent avec moi cette qualité de plus en plus rare, hélas, à notre époque : le savoir boire. Pas question, en effet, de me retrouver à éponger les cagoinces parce qu’un alcoolo de seconde zone se serait fait dessus avant d’atteindre la cuvette. Eh oh, y a pas marqué panosse !

Dans un souci de convivialité, j’avais concocté une playlist festive et agréable, pas de boom tchac boom tchac, rien que des mélodies groovy cosy pour pouvoir s’entendre jacter et refaire le monde sans devoir hurler pour cause de décibels à outrance. J’avais également préparé quelques munitions. Soft drink, long drink et cocktail maison à base de Picon et d’aspartame. Essaye, tu verras, c’est pas mal le Picon et l’aspartame, ça désinhibe fissa, à peine la deuxième gorgée déglutie. Mais faut pas en abuser, sinon tu te mets à speeder des labiales comme un sniffeur de schnouff.

Bref, j’avais à cœur de choyer mes hôtes. Et ça avait l’air de marcher. Les langues se déliaient gentiment. La Tortue, ce zigue étrange, pilier de bar à temps partiel et frère de la nuit, enchaînait blagues sur blagues pour nous emmener tranquillement mais sûrement dans les contrées souriantes et gaies du lâcher prise.

Au bout du troisième glass, on était heureux d’être ensemble. On se racontait nos vies, nos projets, nos coups durs. Moi, tu penses, je veillais au grain, attentif au bien être de chacun, tout en regardant l’heure, histoire de pas manquer le passage à la nouvelle année – cette année qui apporterait à mon existence un tournant bénéfique et porteur de changement.

Quand minuit a sonné, j’ai fait péter le champagne et j’ai sorti les flûtes. On s’est souhaité le meilleur, on s’est baisé les joues sans se les toucher et on a dégoupillé l’artillerie lourde. Que du 15 ans d’âge ; pas les nymphettes qui s’agitaient les miches en gloussant devant mon bar, non, je te cause des alcools forts. Que du bon, du garanti sans gueule de bois ni régurgitation. Du nectar, je te dis.

Et puis, la night restant la night, ça a commencé à partir en live. La Tortue a entamé un long monologue sur la rhétorique cantique, un sujet dont personne n’avait jamais entendu parler. Certains ont dégainé leur matos et se sont mis à renifler à intervalles de plus en plus réguliers. Quant à moi, lorsque les premières notes de « La boum » ont jailli des enceintes, j’ai poussé le volume à coin et j’ai sauté sur le comptoir en beuglant : « Vic, je t’aime depuis toujours ! Mathieu est un gros con et Pierre Cosso un enculé ! Pourquoi m’as-tu trahi ?!? »

Fallait que ça sorte, je crois. Un pan entier de mon passé m’est retombé sur la gueule, comme un boomerang que j’aurais lancé des années auparavant et qui, en ce soir de dernière, me ramenait à l’instant I – cet instant où tout avait basculé, alors que je n’étais plus enfant et pas encore adulte ; cet instant déchirant, décisif, destructeur qui m’avait conduit ici, dans ce lieu illusoire où l’on aime à se tromper sur soi, parce qu’on n’a pas su rêver assez fort pour être autre chose que l’ombre de soi-même.

Durant deux décennies, j’avais fui une image, ou pire l’image d’une image. La première femme dont j’étais tombé amoureux vers 9 ou 10 ans était un personnage de cinéma se nommant Vic Beretton, et cet amour éconduit, malheureux, impossible m’avait poursuivi insidieusement jusqu’à présent. Planqué dans mon cortex cérébral, cet échec fondateur avait conditionné ma vision du monde et mes choix. Lorsqu’on aime un être qui n’existe pas, on n’existe pas, on se construit sur du vide. Et on rêve à du vide. Ou, du moins, c’est ce que j’avais cru, après coup, quand la réalité s’était chargée de me rappeler à l’ordre…

Tandis que j’élucubrais perché sur le comptoir, les couples dansaient à moitié titubant, mains lestes et gestes réprobateurs se confondant sur le dance floor improvisé. Le visage de Vic Beretton alias Sophie Marceau, être de chair et d’os, et, en même temps, corps sublimé, amour par procuration, tourbillonnait devant mes yeux. Mon cœur de petit garçon cognait dans ma poitrine d’homme, et je me suis mis à rire.

Je riais d’avoir enfin saisi pourquoi j’avais eu si peur d’exister, de me confronter au réel, de faire des choix. Je riais, en larmes et pourtant étrangement serein. Oui, je riais, je riais. Et la nuit passa.

Posé face à la mer, sur la plage déserte de Palavas-les-Flots, je fixe l’horizon. Je te dois une confidence. Si je me suis perdu en route et si j’ai tant voulu revenir en arrière, c’est pour une raison simple : je me suis trompé en pensant m’être trompé. Aujourd’hui, je rejoins mes premières amours, affranchi du regard des autres, débarrassé de ce poids qui contraint autant qu’il étreint. « Je » est un autre, mais je suis celui-là. Tu comprends ?

Le vent se lève, une vague puissante et soyeuse se glisse jusqu’à moi. Elle balaie les galets et retourne d’où elle vient, légère et apaisée. A la fameuse question : « Et si c’était à refaire ? » Je répondrais sans hésiter : « Je recommencerais de la même manière. Mais différemment. »

Tom Woof