Le Petit Salopard ou les déboires d’un barman





Tu sais quoi? Je suis viré. Parole! On m’a donné mon préavis. J’ai jusqu’au 31 décembre pour faire mes cartons et déguerpir. Motif: restructuration de l’entreprise. Certains postes sont à pourvoir et d’autres sont désormais dépourvu d’utilité, m’at- on expliqué à la direction. Ça, ils ont le sens de la formule, les big boss du […]

Tu sais quoi?

Je suis viré. Parole! On m’a donné mon préavis. J’ai jusqu’au 31 décembre pour faire mes cartons et déguerpir. Motif: restructuration de l’entreprise. Certains postes sont à pourvoir et d’autres sont désormais dépourvu d’utilité, m’at- on expliqué à la direction. Ça, ils ont le sens de la formule, les big boss du management. Faut au moins leur laisser ça. Pour le reste, tu veux que je te dise? Y a un temps pour tout. C’est pas bon de marner dans la même boîte pendant des piges et des piges, on finit par ressembler au mobilier. Et le mobilier, on s’assoit dessus, c’est bien connu.

Non, franchement, je le prends à la cool. Entre nous, j’ai fait le tour du job. Même que je tournais en rond à force. La vie m’envoie un signe, tu vois. Elle m’offre une seconde chance. Elle me pousse en avant. Elle me regarde dans les yeux et elle me dit: «Vas-y, fils, t’es pas encore mort. Je crois en toi, relève les gants.»

Elle a raison, la vie. On peut pas se lamenter éternellement sur son sort si on essaye pas de s’en sortir. Droit au but qu’il faut aller. J’ai pataugé si longtemps dans ma mouise, de faux alibi en faux alibi, de rendezvous manqué en rendez-vous manqué. C’est l’heure de se mettre à table.

Au début, je voyais trop grand, et puis j’ai fini par voir trop petit. On m’avait laissé croire à un monde plus vaste, plus beau, plus à ma portée. Pas par méchanceté, non, par amour. Je suis né dans l’amour. Et l’amour, c’est un peu maladroit parfois. Aveugle, aussi. Seulement, on peut pas en vouloir à l’amour d’être imparfait, ou de pas vous préparer à affronter l’existence et ses méandres. Non, on peut pas. C’est sûr. Pourtant il m’a fallu du temps pour l’accepter. Accepter que, d’une certaine manière, y ait eu tromperie sur la marchandise. Alors j’ai traîné une vilaine adolescence comme on traîne un vilain rhume, le cerveau congestionné et le mouchoir dans la poche.

Je me suis amoindri, j’ai vaqué à des occupations mineures, j’ai tiré au cul pour pas tirer en l’air, sait-on jamais, des fois que par mégarde j’aurais touché une étoile. Je me suis enfermé dans la peau d’un cow boy de saloon. Jamais sur son cheval, toujours derrière son verre. Je me suis inventé des prédispositions particulières pour justifier mes difficultés soi-disant existentielles. Je me suis trouvé des excuses.

Je me suis trompé, j’ai regretté, j’ai recommencé.

Pourtant j’ai jamais oublié d’où je venais, jamais; l’amour, une fois qu’on s’est débarrassé des maudites entailles du passé, ça vous porte. Ça vous tient debout. Ça vous arrache aux vautours.

Même à 5 plombes du mat’ au fond d’un bar qui s’éteint, on y pense encore. D’ailleurs, sûrement qu’on s’y abreuve parce qu’on s’estime indigne de l’amour qu’on nous porte. La preuve: on s’étiole dans la night pour éviter d’affronter le jour et ses monstres de papier mâché.

J’ai passé un temps infini à me morfondre, croyant avoir trouvé là, un élixir de vie. Un substitut à mes illusions. Pendant des nuits et de nuits, j’ai cherché ma place dans le regard des autres. J’ai imploré leur assentiment, leur reconnaissance, leur amour. J’ai creusé ma tombe à coup d’ivresse mécanique, en remettant au lendemain, rêves après rêves, verre après verre, un paradis lointain et désormais artificiel. Je me suis perdu au milieu du réel. Et j’ai attendu. Toujours, j’ai attendu qu’on vienne me chercher.

J’étais trop bête, trop lâche, trop prétentieux pour oser ouvrir les yeux. J’aurais voulu qu’on les ouvre pour moi, comme on ouvre une porte à un enfant dans un couloir sombre et mal éclairé. Des années, je suis resté immobile, à observer la lumière sous la porte.

Aujourd’hui, ma main tremble sur la poignée; j’ai tant de fois reculé avant de sortir de l’ombre que certaines issues semblent verrouillées pour de bon. On ne peut pas être et avoir été, ainsi qu’aime à le répéter La Tortue, ce frère de la nuit.

«La vie ne se présente pas deux fois. On la vit ou on la noie.», ai-je envie de lui dire pour compléter sa pensée et le pousser, lui aussi, à s’échapper du sérail où il s’est fourré. Qui sait, avec un peu de chance, peut-être que l’un d’entre nous y parviendra.

Je me suis fait virer, tu y crois à ça! Allez, face au mur, sors l’échelle, grimpe et accroche-toi, pas question de revenir en arrière. La vie, c’est plus au fond à gauche, c’est tout droit jusqu’à plus soif. Fini la branlette.

Tom Woof