Le Petit Salopard ou les déboires d’un barman





Ce soir-là, j’avais l’âme guillerette. J’étais en forme, reposé, content de prendre mon service. La nuit promettait d’être tranquille, rapport à la programmation: dès 22h, Das Grosse Geschäft, un groupe expérimental très connu dans le milieu underground berlinois, mais trop expérimental et trop underground pour attirer du peuple sur les rives du Léman. Ça tombait […]

Ce soir-là, j’avais l’âme guillerette. J’étais en forme, reposé, content de prendre mon service. La nuit promettait d’être tranquille, rapport à la programmation: dès 22h, Das Grosse Geschäft, un groupe expérimental très connu dans le milieu underground berlinois, mais trop expérimental et trop underground pour attirer du peuple sur les rives du Léman. Ça tombait sous le sens.

Quand j’étais passé dans l’après-midi pour préparer ma caisse, j’avais eu la surprise d’entendre les soundcheck. Une sorte de capharnaüm sonore, mélange de larsens, bruits de machine (perceuse, marteau piqueur, centrifugeuse…) d’où s’échappait, par intermittence, une mandoline égrenant de lumineux arpèges. Certes, on pouvait goûter avec un certain intérêt ce collage hétéroclite mêlant la violence et la grâce, le machinal et le musical, l’outil et l’instrument, mais, franchement, n’en déplaise aux aficionados de l’avantgarde, la limite entre l’iconoclaste et le n’importe quoi était largement dépassée.

Je démarrai donc le turbin avec le sourire. Pour tout dire, ça m’allait tip top. On avait pas mal usiné la vieille, et même si je n’avais abusé d’aucune substance, licite ou pas, j’avais terminé tard. Alors un peu de farniente convenait parfaitement à mes attentes. Ça a parfois du bon l’expérimental.

A ux premières heures de la nuit, personne à l’horizon. J’en profitai pour prendre quelques notes. Eh oui, où tu crois que je les tartine mes histoires? Pas chez moi, j’ai mieux à faire. Toujours pendant mon taf. Ça me donne un petit côté écrivain, le stylo en main et la feuille à dispo. Des fois ça coule de source et des fois ça pleuvine. Mine de rien, c’est du boulot de dégoiser sur le monde en essayant d’avoir du style. Mais bon, on va pas causer boutique. En général, les gens ont horreur de ça. Ils veulent bien qu’on leur parle de l’effort que c’est de torcher un truc potable, mais ils refusent qu’on développe. Chacun ses problèmes.

C’est vrai que moi, j’en aurais pas grand chose à carrer qu’ils m’expliquent comment ils abattent leurs 8 plombes par jour devant un écran d’ordi. Les autres, ça va un moment. On est d’accord de se la jouer convivial, mais pas question de rentrer dans les détails. Les détails, ça se donne pas à n’importe qui. Faut rester vague dans l’existence. Surtout pas être intime, l’intimité ça fait des cloques.

Enfin, moi ce que j’en dis… Finalement, écrire quand y a personne derrière mon bar, ça m’éloigne de l’essentiel. Je digresse en scribouillant des phrases, je tiens des propos vaseux… Pas convaincu que je me relise… si c’est pour tout effacer, merci bien. En fait, c’est dans l’agitation que je trouve l’inspiration. Là, par exemple, si j’étais obligé de servir des bières pendant que je cogite sur l’écritoire, sûr que je t’inventerais une histoire sympa bonnard…

D is donc, tu sais pas où j’ai paumé mon imparfait? Non, parce que je constate que j’avais commencé au passé et que depuis quelques paragraphes je conjugue les verbes au présent.

Bon, c’est pas grave, y a qu’à dire que j’avais prévu le coup –tu vois ça revient– et qu’il s’agissait d’un habile glissement par lequel le narrateur plonge le lecteur dans l’instant T de la scène. Ouais, pas mal, ça se tient, non ? Oh, toi, tu t’en fous, j’imagine. Du moment que tu suis, t’es content. T’as bien raison.

D ’ailleurs, maintenant que j’ai pondu ma page, j’avise un ou deux clients qui débarquent à l’entrée. Ça tombe pile. Un look, t’as pas idée. Si ça, c’est pas du public cible pour de la zique expérimentale, je t’offre mes pourboires pendant un an. Chevelus, babzouilles, limite alcoolos, mais bien élevés: ça vomit presque toujours ses binschs aux waters sans laisser de traces.

A peine étaient-ils parvenus jusqu’au bar, que je rangeais mon stylo dans ma poche et posais mon blocnotes derrière la caisse, à l’abri des regards, mais jamais à l’abri de toi, fulgurance de l’existence. Car j’eus soudain ces mots en tête:

«On peut s’aimer le temps d’un sourire, d’un week-end ou d’une vie, mais l’amour le vrai ne se dissout ni dans l’alcool, ni dans la haine, ni dans l’absence. Il ronge ou il étreint, il lasse ou émerveille, rapproche ou éloigne. Quelles que soient les barrières qu’on lui oppose, quelles que soient les épreuves qu’il nous envoie, on le garde en soi quelque part et l’on reste tout petit face à tant d’immensité.»

C’est ça que je voulais te raconter. Chacun ses pudeurs.

Tom Woof