LE PETIT SALOPARD OU LES DÉBOIRES D’UN BARMAN





T’es d’retour? Entre seulement, t’es le premier client de la saison. Pour te remercier de ta fidélité, t’as le droit à un bol de cahuettes ou un demi Rinquinquin avec des glaçons. OK, c’est pas la fête, mais la crise épargne personne. Surtout pas les lieux d’échange et de plaisir. Quoi, c’est toujours pareil? Ah, la déco? Ouais, en gros, sauf […]

T’es d’retour?
Entre seulement, t’es le premier client de la saison. Pour te remercier de ta fidélité, t’as le droit à un bol de cahuettes ou un demi Rinquinquin avec des glaçons. OK, c’est pas la fête, mais la crise épargne personne. Surtout pas les lieux d’échange et de plaisir.
Quoi, c’est toujours pareil? Ah, la déco? Ouais, en gros, sauf qu’on a repeint les cagoinces. Vert pomme comme d’hab. Bon, je t’offre une Turlutte. Ça te branche?
Eh, oh, ouvre pas des mirettes grandes comac. Une Turlutte, c’est un p’tit alcool de pomme produit dans la région et nouvellement à la carte. Regarde, c’est marqué au-dessus du comptoir. T’en veux? C’est pas mal. Enfin, pour ceux qui aiment. Moi, j’ai horreur des liqueurs. Goûte, ça va te remettre les amygdales en place.
Alors ces vacances, t’es parti? Cité, Montreux, Paléo?
Tous. T’as vidé ta tirelire, dis donc. Et moi? Moi, je pars jamais, je suis éternellement en partance. Nuance. Voyageur immobile, le barman, je tiens ça de mon père. Ça coûte moins cher et tu décolles plus loin. Dans des coins… t’as pas idée. Mais je vais pas te barber avec mes histoires, t’as sûrement mieux à faire. Remarque, on est devenu intime à force de se croiser, je pourrais me laisser aller à la confidence. 5 minutes, le temps d’un échange fraternel. Tu sais, moi quand je taffe pas derrière un bar, c’est-à-dire quand je suis pas astreint à des horaires de nuit, je me repose en vivant le jour. Ça calme, tu devrais essayer. Le jour, y a rien de tel pour apaiser les insomnies, les désillus’, et tout le ramdam qu’on fuit dans la night. Aussi limpide qu’une eau cristalline, la vie diurne te purifie la couenne. Tu recommences à penser droit. Autrement que lorsque t’en es à ton 3e fut de Lowenbrau. Tu captes?
Tu dis si ça te meule ce que je te raconte ? Tu l’aimes cette Turlutte ? Tiens, cadeau. La deuxième est souvent la meilleure.
Pour être franc, après quinze ans de bons et loyaux services dans l’alcool et les spiritueux, j’en ai un peu ma dose. Les années filent et j’ai pas encore exploité mon talent. Pas que je veuille passer pour prétentiard en t’expliquant haut et fort que j’ai pas eu ma chance et que le jour où elle se pointera, sûr que je m’accrocherai à elle pour quitter ce ciel de bitture qu’on appelle un bar. Non, c’est pas mon genre. Je suis pas aigri, je suis lucide. Tu saisis la différence?
C’est minime parfois, seulement je trouve ça vain de vomir sur son existence sous prétexte qu’elle est pas à la hauteur de ses espérances. Faut pas jouer les victimes, ça ennuie les gens.
Dis donc, t’as une sacrée descente. Je pose la bouteille sur le comptoir. Tu te sers, hein, t’hésite pas. C’est pour moi. «Ça donne soif d’écouter» dixit la Tortue.
Je peux être sincère avec toi? Toi non plus, t’as pas encore exploité ton talent. Ça se lit dans ton regard. Oh, je juge pas, je constate. C’est pas simple de se réaliser. J’en connais un rayon là-dessus. Quand j’étais petit, j’imaginai qu’on choisissait son destin comme on choisit un film dans un multiplex. Avec l’embarras du choix, mais sans difficulté. Ris pas. On a tous cru au Père Noël un jour ou l’autre. C’est humain. Moi, j’ai grandi au pays des Schtroumpfs. J’étais convaincu qu’il suffisait de claquer des doigts pour obtenir satisfaction. Des rêves, tu penses si j’en avais. Plein mon coffre à jouets. Même qu’il débordait, à force.
J’te saoule? Ah, c’est la Turlutte. Alors ça va. La période des vacances, ça me remet chaque fois dans une humeur bizarre. Je réfléchis à l’époque où j’étais haut comme trois pommes, gonflé de folles ambitions… Et puis je réfléchis à la vie que je me suis construite aujourd’hui.
Comment ça, toi non plus?
Ah, c’est une boutade. Non, non, c’est pas mal. Pour terminer, tu vois, quand je regarde tous ces zozios qui s’épanchent sur le zinc, j’ai l’impression qu’eux aussi, ça les remue ce gros bordel. Au fond, c’est peut-être ça la vie? Rêver à quand on sera grand, et quand on est grand, boire pour oublier.
Mais bon, je vais pas te chanter Ramona toute la soirée. C’est l’ouverture de la saison. Si ça se trouve, il existe le Père Noël. Et les Schtroumps idem. J’ai trop tendance à noircir le tableau. Les histoires qu’on s’invente finissent toujours par arriver. Le libre-arbitre, ça s’appelle. Tu m’offres un verre maintenant que t’es chaud?