Le Petit Salopard





ou les déboires d’un barman J ’arrive pour prendre mon service. Y a déjà la queue dans les escaliers. Ce soir, c’est Avracavabrac, tu sais l’équipe d’impro qui déplace les foules ? A chaque fois, c’est complet. J’entre, je m’installe à la caisse – ouais, parce que je suis caissier à mes heures perdues ; les bosses adorent nous faire marner au four […]

ou les déboires d’un barman

J ’arrive pour prendre mon service. Y a déjà la queue dans les escaliers. Ce soir, c’est Avracavabrac, tu sais l’équipe d’impro qui déplace les foules ? A chaque fois, c’est complet. J’entre, je m’installe à la caisse – ouais, parce que je suis caissier à mes heures perdues ; les bosses adorent nous faire marner au four et au moulin. Mais je m’égare.

Avant de laisser rentrer le public, je m’assure que tout est en ordre. Monnaie, tampon, liste des réservations. Et puis, j’ouvre, j’accueille la clientèle avec le sourire, je salue les habitués. C’est important de savoir recevoir. Ça donne du plaisir. A soi et aux autres. On se sent pris dans le rush, on arrête de se poser des questions, on vit l’instant et c’est bonnard. Faut profiter, la grisaille est tellement récurrente.

Ça désemplit pas à la caisse. J’en suis à mon trentième tampon quand soudain apparaît une silhouette du passé, un souvenir d’il y a si longtemps… C’était à l’époque où j’avais encore l’espoir de sortir de mes bouteilles comme dit La Tortue.

Troublé par ces retrouvailles inattendues, je reste coi le temps d’avaler ma salive. Ça me fait drôle de la revoir. Normal.

Sans me reconnaître, elle s’arrête devant moi et me tend son billet. Je la fixe un instant avant de prononcer son nom : « Marie-Jo Saint-Pierre ». Surprise, elle écarquille les yeux ; enfin elle a le déclic.
– Tom ?
Je souris. Elle sourit.
Je barre son nom de la liste des réservations et je gouaille, à elles et à ses copines :
– Faut encore que je vous tamponne. Petit gag maison qui fonctionne toujours. D’ailleurs, elles rigolent.
– J’en rêvais, ajoute Marie-Jo.
Je la joue imperturbable, étonné pourtant par tant de spontanéité. Elle aussi, je crois.

Cherche pas, tu peux pas capter, t’es trop blasé. Ça remonte à 20 piges. On avait à peine qu’une décennie et demie. C’était avant le bac, avant l’âge adulte, avant toutes ces bricoles qui nous font peu à peu démissionner de l’existence.

On était dans la même classe, assis au fond, à deux tables de distance. On se coulait de regards remplis de miel et plus si affinité. Quand elle se levait à la fin des cours, j’observai depuis ma place le délicieux spectacle du roulement de ses hanches, en essayant d’imaginer la courbure exacte de son joli cul masqué par l’étoffe. Hélas, il ne s’est jamais rien passé. Non, que dalle. C’était le temps du Sopalin. Et ça allait durer.

Marie-Jo Saint-Pierre. Une grande brune sentimentale avec des yeux si clairs qu’on aurait pu rester des heures, des semaines, des années, à flâner dans la douceur de ces lagons ambrés.

Un jour, on a commencé à s’écrire des lettres. Preuve qu’elle était pas insensible à mes charmes. Même qu’un week-end, on s’était donné rendez-vous à une soirée gothique dans les environs d’Echichens. C’était son genre, le gothique. Mais pas dans l’outrance, non. La beauté de l’apparat, sans la noirceur affichée qui l’accompagne en général. Un rêve de cuir ou de vinyle qui la métamorphosait en amazone voluptueuse.

Ce soir-là, j’avais dans l’idée d’avoir enfin avec elle des rapports moins épistolaires. Mais va comprendre avec les femmes : on est souvent loin du compte. C’est vague dans ma tête. La seule image précise qui demeure, ce sont ses lèvres sur les lèvres d’un binoclard long et maigre. Un baiser avec la langue. Naïvement, je me suis demandé si elle me suggérait pas un plan à plusieurs. Ça m’a perturbé.

Y avait du pour et du contre : D’un côté, découvrir l’alcôve secrète de Marie-Jo Saint-Pierre, et de l’autre le risque de bouffer du croupion. J’étais moyen chaud. Mais ça n’avait plus aucune importance. Car, suivant un principe inné autant qu’inaltérable, les femmes possèdent l’art subtil de couper court à nos atermoiements de pauvres chibres ambulants. Quelques minutes après, Marie-Jo m’opposait une fin de non-recevoir en partant avec le bellâtre à lunettes. Déçu et délaissé, je repris le train pour Lausanne et regagnai mon lit d’insomnie. Cette nuit-là fut pourtant réparatrice. Emoustillé malgré tout par la supposée proposition de Marie-Jo, j’imaginai des scénarios dont l’inventivité et l’audace étaient inversement proportionnelles à mes frustrations d’ado en manque. On s’arrange comme on peut avec le réel. Et parfois on termine au petit matin, lessivé et la corne à la main.

La dernière fois que j’ai vu Marie-Jo, c’était par hasard des années plus tard. Elle remontait la rue Centrale, l’air ailleurs, à l’abri du temps, portée par la grâce. On l’aurait cru sortie d’un rêve. Non, plutôt, elle avait l’air de rêver. Ou peut-être que c’est moi qui rêvais : à peine l’avais-je aperçue que déjà elle avait disparu. Je ne me rappelle pas si je me suis retourné pour observer le roulement de ses hanches, et revenir 20 ans en arrière.

Sans doute ai-je préféré la douceur du souvenir. On ne se refait pas.

C’est loin tout ça. Fini de bâiller aux corneilles. La réalité se radine avec ses gros sabots. Voilà La Tortue qui entre en titubant. Il adore les soirées où y a du monde. C’est son aquarium comme il dit. Marie-Jo est allée s’asseoir dans la salle, et moi je tamponne. Tu crois aux histoires qu’on recommence 20 ans après ?

Ouais. T’as raison. Faut pas rêver. L’amour, c’est légitime. C’est ensuite que ça se complique.