Le petit salopard…





…ou les déboires d’un barman Je t’offre un verre ? C’est ma tournée. Assieds-toi tranquillement au bar. C’est le début de soirée, y a de la place, on respire. Le iPod se la joue lounge. C’est la bonne heure pour apprécier. Tu sirotes tout doux, une gorgée après l’autre. Tu termines ton glass et tu me regardes, l’oeil souriant; je te resserre un coup. Et puis […]

…ou les déboires d’un barman

Je t’offre un verre ? C’est ma tournée. Assieds-toi tranquillement au bar. C’est le début de soirée, y a de la place, on respire. Le iPod se la joue lounge. C’est la bonne heure pour apprécier. Tu sirotes tout doux, une gorgée après l’autre. Tu termines ton glass et tu me regardes, l’oeil souriant; je te resserre un coup.

Et puis au loin, dans l’ouateux de l’atmosphère, on entend des pas claqués dans les escaliers qui montent au bar. Ça se rapproche, ça s’approprie l’espace. Un bruit sec et rond en même temps qui nous interpelle. Ça flaire la cheville altière et conquérante d’une belle à qui faut pas en promettre. Pas la bombass, non, l’actrice. Celle qui vit dans un film de série B. Lèvres rouge sombre, châsses soulignés en noir, pommettes légèrement rehaussées de rose, coiffure sobre, classieuse, sans flonflon.

Quand elle s’arrête sur le pas de la porte, on a la glotte qui fait gloups. On pressent du sublime. Mais ça reste un fantasme. La vamp demeure invisible, masquée pas le sas à l’entrée. Sûr qu’elle en joue.

Sauf que moi, j’ai beau être un romantique, j’ai d’abord les pieds sur terre, et dans mon taf quand quelqu’un débarque, tu l’accueilles ou tu le vires gentiment. A aucun moment tu l’autorises à stagner dans l’expectative, c’est pas rentable.

Je t’abandonne donc une minute au comptoir avec ton Barberotti, et je vais m’enquérir de la plante qui s’amène. Je parviens à la porte, maître de moi, enclin à donner une image virile et rassurante du lieu dans lequel s’aventure cette VIP égarée en pleine rue de Bourg. Et soudain, face à face avec l’affreux monde du dehors, je prends un méchant coup de réel sur la calebasse.

Du rêve à la réalité y a comme un grand canyon infranchissable.

Pile devant moi, derrière la vitre, cigarette en bouche, bedaine dégobillant par-dessus son body décroché, résilles qui peluchent de poils, et talons aiguilles à la main, qui donc ? Bon sang, mais c’est bien sûr, ce ne pouvait être que… : la Tortue himself. L’inénarrable habitué des lieux qui vient jamais son sac sur le dos et qui l’enlève jamais non plus. D’ailleurs, il a pas fait exception. Il a mis sa robe du soir et il a laissé son sac en dessous.
– Bonsoir, dit-il d’une voix basse et grasseyante.
– Salut, la Tortue.
– Putain, tu m’as percé à jour, s’exclame-t-il, déçu. T’es fort, toi !
– Oh, tu sais la Tortue, c’est toi qui es très fort. Mais… c’est quoi ce déguisement ?
– Ben, c’est Haloween, non ?
– Ouais ? … euh… non, où t’as lu ça ? On fête pas Haloween, ici. Et même si c’était le cas, je suis pas convaincu que ton attirail soit dans le ton, tu crois pas ?
– Ça détonne ?
– …
– Oh ?…Ben tant pis…Au moins j’aurais essayé. C’est l’intention qui compte, pas le résultat.
– T’as raison, la Tortue, c’est bien essayé.
– Ouais…Tu m’offres un jus de citrouille pour la peine ?
– Ça marche, mais seulement si tu vires ton costume, ça va t’attirer des histoires.
– T’inquiète, j’ai mes affaires dans mon sac. Je vais me rétablir aux cagoinces et on se retrouve au bar.
– Ça roule.

Je lui ouvre grand la porte d’entrée et fixe un instant cette silhouette difforme qui se faufile à l’intérieur des urinoirs. L’évocation de ses talons, tout à l’heure, montant les escaliers, revient danser dans ma mémoire. La Tortue se retourne comme s’il avait lu dans mes pensées. Sa gêne a passé, il me regarde avec tendresse.

– T’y as cru au départ, pas vrai ? J’ai vu ça à la déception qui traînait dans ton oeil quand tu m’as reconnu.
– Oh, tu sais… Il m’interrompt, ignorant mon début de réponse.
– L’important, c’est d’y croire, petit. Si on se trompe, on le saura bien assez tôt. Mais pendant le temps qu’on y croit, l’horizon s’ouvre. Une minute, une heure, ou une seconde, on est soudain porté par autre chose que ces vilaines pattes qui nous collent au sol. On choisit pas toujours sa vie, mais on peut toujours choisir de rêver.

Sur ce, le voilà qui repart se changer.

Je reste un moment, songeur, troublé par cet étrange gaillard semblant tombé du ciel pareil à une mouche dans la soupe, mais qui, même fardé en vieille radasse, conserve sa poésie de comptoir. Tu trouves pas ? Oups, j’allais t’oublier. T’as sûrement finis ton glass. J’arrive.