Le Petit Salopard…





… ou les déboires d’un barman On dit que je me répète. Mais je voudrais bien t’y voir, toi, à servir les soiffards jusqu’à point d’heure. C’est pas tant que j’aime raconter des histoires, c’est surtout que ça m’évite de réfléchir à ma condition d’homme, perdu au milieu du brouhaha des nighteux, tel le loufiat […]

… ou les déboires d’un barman

On dit que je me répète. Mais je voudrais bien t’y voir, toi, à servir les soiffards jusqu’à point d’heure. C’est pas tant que j’aime raconter
des histoires, c’est surtout que ça m’évite de réfléchir à ma condition d’homme, perdu au milieu du brouhaha des nighteux, tel le loufiat de ces boys n’girls jamais contents et toujours en demande.

Ouais, je force le trait. Mais toi aussi quand t’as un coup dans l’berlu, t’as tendance à exagérer tes exigences. T’as l’art bien infusé de nous les briser menu quand tu perds ton savoir-boire.

Remarque, faut pas que je la ramène trop; t’es mon gagnepain, et sans toi, peut-être que je serais condamné à ramasser les papiers gras dans les poubelles, été comme hiver ?

Bon, tu bois quoi ? Une p’tite mousse ? Départ.

L’autre soir, y avait salle comble (parterre, balcon – les gogueneaux j’t’en parle pas, une vraie soirée mousse), bref, on usinait sévère du côté du bar avec une moyenne de 10 bières à la minutes et par pression. Ça représente 1 fût toutes les 10 minutes, t’imagines le rendement. Dans ces circonstances-là, on n’a pas le temps de palabrer. Faut enquiller. Viser l’efficacité et un service impeccable. Sauf qu’y a toujours un cramé du skeg, accoudé au bar, qui se croit seul au monde, tranquille sur son tabouret. Le genre qui, malgré la foule agglutinée devant le comptoir, reste assis coûte que coûte; pas de raison qui s’en aille, il est là depuis l’ouverture et il y restera. Ça lui évite de faire la queue et ça lui permet d’être servi en moins de deux. Mais ça agace la clientèle et le petit personnel.

L’unique moyen de régler le problème sans froisser personne, c’est d’attendre qu’une envie pressante le presse de s’absenter afin d’éliminer le trop plein.

Mais voilà. Y a des impondérables dans la vie. Et ce soir-là, mon impondérable me tient la jambe depuis trois plombes. Un habitué – L’habitué, j’ai nommé Mister Monsieur La Tortue – qui me raconte une histoire d’imperméable mal fermé à cause d’un oubli de ceinture, même qu’il a failli être embarqué par la flicaille. Tu penses, les condés, ils voient un type avec l’échancrure qui godille, ils serrent le satyre. Seulement, il y est pour rien, La Tortue, il a juste oublié de mettre son slip – et pis son fute aussi – en partant de chez lui. Pas par vice, non par stress: Il a dû se lever super tôt à cause d’un rencard à l’aube avec les assurances. Du coup, comme c’est plutôt l’heure où il se couche, il s’est réveillé complètement flagadada, et il est sorti la flûte au vent, à poil sous son imper.

Tire pas cette gueule-là, je te raconte ce qu’on me débine à longueur de nuit dans la moiteur de l’ivresse. Eh ouais, faut s’en farcir des feuilletons à tiroirs, passée une certaine heure. Joue pas les indignés: En milieu imbibé, on a tous la propension à faire des phrases. Tiens, voilà ta bière.

Une chose m’aurait rendu service : que La Tortue ferme son clapier et se lève de ce foutu tabouret pour dégorger l’accès au bar. Mais non, il enchaînait les bières, sans jamais donner le moindre signe de remplissage. Alors au moment adéquat, très gentleman, je lui demande, discrétos, si en plus de ses vêtements, il a pas oublié sa vessie chez lui. Humour et message, quoi.

Tu sais ce qui me répond, La Tortue ? Y a que lui pour en débiter des coso:

– Plus besoin, ils me l’ont enlevée la semaine dernière, rapport à mes cystites chroniques. J’ai une poche à la place. C’est plus pratique: elle peut contenir 6 chopes de binsch avant totale saturation. Ça évite les allers-retours inutiles. Pis en camping, ça peut servir de vache à eau. Tu m’en remets une ?

– Une quoi ? rétorquai-je, abasourdi.
– Eh ben une chope, c’est ma 5e, il m’en reste une à descendre jusqu’à la vidange.
– Ah…ouais, bien sûr… Et une chope pour La Tortue, une !

Comme disait Lao Tseu: «Le Bourg c’est cool, mais ça dépend des soirs.» C’est pas tout faux.

T’en reprends une ?