L’interview du Salopard- Stéphane Babey (Les Poissons Autistes) et Cyril Monnard (Larkian)





Une soirée crépusculaire et aérienne qui présente Three:Four Records, label franco-suisse dont la première sortie 100% helvétiques, le projet électroacoustique des Poissons Autistes, de Bio et de Larkian, sera vernie le vendredi quatre mars au Bourg. L’occasion aussi de découvrir un autre artiste du label :Take:, projet solo du guitariste français Jérôme Boutinot. Drones abstraits […]

Une soirée crépusculaire et aérienne qui présente Three:Four Records, label franco-suisse dont la première sortie 100% helvétiques, le projet électroacoustique des Poissons Autistes, de Bio et de Larkian, sera vernie le vendredi quatre mars au Bourg.

L’occasion aussi de découvrir un autre artiste du label :Take:, projet solo du guitariste français Jérôme Boutinot.

Drones abstraits et guitare minimaliste pour une première partie aussi mélodique qu’hypnotique.

Pas de quoi se démettre une hanche, ni se déboîter un genou sur le dancefloor – c’est sûr – mais de quoi nourrir des aspirations plus cérébrales et introspectives.

Stéphane Babey (Les Poissons Autistes) et Cyril Monnard (Larkian) sont les deux Salopards du mois et on leur promet qu’un des deux plats concluant cette interview leur sera soigneusement concocté à l’occasion de leur prochain passage au Bourg.


Comment le projet de cet album entre Bio, Larkian et les Poissons Autistes est-il né? Commande de label ou affinités électives antérieures?

Stéphane Babey, des Poissons Autistes: Nous nous connaissons déjà depuis quelques années et avons partagé la scène à plusieurs reprises. Larkian nous a même publiés sur ses labels Tricycle évolutif et Dead Vox. Cela faisait longtemps que nous avions envie de faire quelque chose ensemble. Nos musiques ont beaucoup de points communs. Au contact de Bio et Larkian, nous avons appris pas mal de choses, et ils ont eu une vraie influence sur notre manière de travailler. Ca fait des années qu’on les observe, qu’on les copie… Il était temps de collaborer.

Cyril Monnard, de Larkian: C’est après quelques concerts communs en 2007 que les Poissons Autistes se sont rendus compte que Bio et Larkian étaient les deux musiciens sensés avec qui ils devaient travailler pour enfin sortir un disque digne de ce nom. Il leur aura cependant fallu plus de deux années pour vaincre leur timidité légendaire et oser proposer une collaboration à Bio et Larkian.


Comment la collaboration avec Three:Four Records s’est-elle faite?

SB: Comme toujours en ce qui nous concerne, par pur copinage. Un ami qui habite à 200 mètres de chez moi, à Lausanne, m’a appris que l’un des deux responsables du label vivait à 300 mètres de mon immeuble (l’autre est à Paris). Par triangulation, nous avons trouvé un bistrot à équidistance de nos trois appartements. Après quelques verres de Malibu-ananas, c’était réglé.

CM: Après quelques compositions, plusieurs options de label correspondant à nos attentes ont été retenues. Gäetan et Arnaud de Three:Four ont été les premiers à recevoir les morceaux enregistrés. Au vu de leur enthousiasme, nous n’avons pas eu besoin de chercher ailleurs.


Vous avez tous les quatre en commun la Suisse romande. Tous établis dans ce périmètre relativement restreint compris entre Lausanne, Neuchâtel et Genève, les sept titres que compte l’album se sont pourtant construits par envois successifs de fichiers audio. Technophilie compulsive, démarche créatrice spécifique ou simple fainéantise?

SB: Nous sommes des feignants, c’est un fait. Mais il y a aussi une méthode derrière cette démarche. Nous avions besoin d’un système commun pour canaliser l’écriture des morceaux, sachant que chaque entité avait sa façon à elle de travailler. Dans les Poissons, le travail à distance s’est imposé depuis longtemps puisque Philippe habite à Genève et moi à Lausanne. Mais comme à quatre ça devient vite plus compliqué, nous nous sommes imposés des contraintes pour que chacun puisse intervenir sur chaque morceau avec une sorte d’égalité des chances. Chacun a créé une base, puis l’a passé au suivant, selon un ordre prédéfini à chaque fois différent, qui a rajouté une couche puis passé au suivant, jusqu’à ce que chacun ait pu mettre son grain de sel. C’est une démarche à mi-chemin du cadavre exquis et des techniques oulipiennes avec des contraintes (on avait édicté un certain nombre de règles à respecter). Au final, on s’est tous réunis pour prendre les décisions sur ce qu’il fallait garder ou enlever, et quels aspects mettre en avant. Ce qui a été finalisé grâce au mixage de Larkian.

CM: Comme d’ordinaire nous jouons, composons et enregistrons tous à la maison, l’utilisation des possibilités offertes par la technologie s’est imposée d’elle-même.



La spontanéité et l’improvisation sont mises en avant dans le communiqué qui accompagne cet album. Sans offense, ce ne sont pas les qualificatifs qui apparaissent comme les plus évidents à l’écoute de « Bio + Larkian + Les Poissons Autistes ». Je dirais même qu’au contraire le jeu ainsi que la composition apparaissent précis et plutôt contrôlés – et ce même dans les progressions symphoniques plus bruitistes et dans l’apparente désorganisation de l’accumulation des multiples nappes sonores qui conduisent le final de certains titres comme « L’Eteignoir À Filles » ou encore « Vous Faites Vraiment Trop Chier ».

On vous rangerait a priori plus facilement dans la catégorie des « geeks sonores » que dans celle de quatre musiciens jamant dans leur local de répétitions la touche rec de leur enregistreur enfoncée. Dans quel type de dynamique créatrice vous situez-vous?

SB: Quand l’idée du projet est née, il y a quelques années, nous avions envie de nous réunir tous au même endroit et d’improviser. Mais c’était compliqué à faire. Et les Poissons sont des manches en impro. Ce projet nous a donc trotté longtemps dans la tête, sans rien de concret. Quand nous avons finalement décidé de le faire par échange de fichiers, il nous a paru important de garder cet esprit d’improvisation. Il y a donc sur l’album un grand nombre de passages enregistrés en une seule longue prise et très peu retouchés, alors que pour les Poissons on a plutôt l’habitude d’enregistrer des prises courtes qui sont mises en boucle. On a aussi tendance à manipuler et empiler les sons pour gommer la pauvreté de notre technique instrumentale. On joue de beaucoup d’instruments, mais de manière rudimentaire, en accumulant les gestes simples pour arriver à des compositions complexes que nous serions incapable de jouer en direct. Ici on s’est souvent forcé à garder le caractère naturel des enregistrements, avec toutes les erreurs et approximations que cela comporte. Alors c’est clair que c’est pas du jazz, mais pour nous, c’est le plus loin que nous soyons allés dans le jeu direct. Et au final, notre dilettantisme ne détonne pas trop car il est entouré par les performances de Bio et Larkian, qui sont des guitaristes chevronnés.

CM: Le terme «geeks sonores», bien qu’exagéré, est en comparaison le plus judicieux. Bio et Larkian évoluent assez facilement dans l’improvisation, mais ce qui n’est pas le cas pour les Poissons Autistes. Avant de débuter la composition des titres, nous nous sommes fixés certaines règles qui ont influencés la démarche créatrice de cet album. Ainsi, chacun a composé individuellement le squelette de un ou plusieurs titres qui ont ensuite été transmis à tour de rôles aux autres membres du projet de manière aléatoire pour compléments. Les différents morceaux ont ainsi évolués en fonction des différentes pistes ajoutées par chacun. Cette phase de composition a ensuite été suivie d’un travail de mixage et d’édition assez conséquent. Les morceaux de l’album n’étant pas formaté «couplet – refrain», l’approche spontanée et improvisée se fera sûrement plus ressentir en live.


Vous, Les Poissons Autistes, avez toujours signé votre communication par une forme d’anti-promotion.

Vous vous présentez comme des musiciens inexpérimentés, voire des non-musiciens, susceptibles au pire – et selon vos propres termes – de ne permettre à votre public que « de se payer une bonne vieille sieste ». Le temps est peut-être venu d’assumer que votre musique est sérieuse et de qualité et que vous êtes engagés dans une certaine course (la presse vous encense et l’album a récemment été pris en distribution par Thrill Jockey) ?

J’aimerais éviter la psychologie de comptoir, mais je peine à me départager entre la fausse modestie et la peur panique de la critique. Ou peut-être un peu des deux? Comment justifiez-vous cette politique auto-flagellatoire?

SB: D’abord, je pense que c’est dans notre nature. Philippe et moi avons toujours été des sacrés plaisantins. Enfin, surtout Philippe. Ensuite, il faut se rendre compte que faire la promo de son groupe, ça peut vite devenir une corvée. Là au moins, notre newsletter, « Fishtre! », est marrante à écrire. Surtout qu’on ne se contente pas de dire du mal de nous, mais qu’on raconte les pires insanités sur tous ceux qui collaborent avec nous. C’est devenu une tradition très appréciée, au point qu’il arrive qu’on se fasse engueuler par des amis parce qu’on a oublié de dire du mal d’eux dans l’un de nos envois… Michael Frei (Hemlock Smith), par exemple, adore qu’on le fasse passer pour un débile. Il en est tellement fier qu’il lit « Fishtre! » à sa femme quand il se fait étriller dedans… C’est dire si c’est un authentique crétin… En plus, comme on fait une musique très sombre, le décalage entre notre communication déconnante et notre travail en déconcerte plus d’un, ce qui n’est pas pour nous déplaire.


Cette dernière question m’amène à une autre source de perplexité: la place qu’occupe l’humour chez Les Poissons Autistes.

Plus punk dans la signature de vos titres que dans votre musique, comment expliquez-vous cette inadéquation entre l’humour grivois et potache qui signent vos morceaux (« Le Kiki Dans L’Eau Froide », « Vous Faites Vraiment Trop Chier », ou encore « La Chaussette Vide ») et le contenu sombre et torturé de votre musique; une musique qui ne fait pas vraiment la part belle à la franche « déconnade ».

Détrompez-moi s’il le faut, mais je suis une fois de plus amenée à y voir un vernis protecteur qui tenterait de vous affranchir d’une comparaison d’avec vos pairs ou encore d’y voir une forme de complexe à vous présenter et à présenter votre musique, sa substance pour ce qu’elle est vraiment?

SB: La musique sans paroles apporte une certaine liberté dans les titres, puisque la musique est par essence abstraite. Et c’est un espace de liberté que nous occupons avec une certaine jubilation. D’abord pour le plaisir de dire des conneries, ce que nous ne pouvons pas faire dans notre musique, qui ne comporte pas de texte. Mais il y a aussi une volonté d’apporter une certaine distance par rapport à la musique, souvent très noire. J’aime bien ce contraste entre un morceau mélancolique et un titre ridicule. Je crois qu’un des premiers exemples de cette démarche qui m’ait frappé se trouve chez Erik Satie. Mais sous l’abord idiot du titre, il y a souvent des sens cachés. Prenez « La chaussette vide ». Si la chaussette est vide, c’est que personne ne la porte. Elle traîne dans l’appartement, peut-être sur un accoudoir du sofa, ou on la retrouve sous un lit. A qui est-elle? Qui l’a oubliée là? Un être aimé autrefois? C’est aussi la chaussette clouée sur la cheminée pour recevoir le cadeau à Noël. Mais celle-là est vide. Il n’y a pas de cadeau dedans. C’est une poignante image de la solitude, non? Nos titres sont souvent des métaphores ouvertes, d’un abord ridicule, où chacun peut trouver le sens qu’il veut. Mais où il y a la possibilité d’imaginer une signification tragique. Et faire dans le tragique à base de chaussette, c’est un véritable tour de force.

CM: Evoluant dans un style musical uniquement instrumental, sans message à faire passer, la recherche de titres de morceaux est toujours un labeur conséquent. L’album Bio+Larkian+Les Poissons Autistes n’étant pas un album concept, la recherche de titres de morceaux conceptuels n’était donc pas à l’ordre du jour. Les morceaux ont été nommés à la «mode Poissons» lors d’un apéro-brainstorming.


Les Poissons Autistes fêtent leur 10 ans cette année. Vous êtes nés une nuit d’ébriété (un excès de Damassine ?) où vous vous êtes retrouvés à sucer des jacks branchés à une chaîne stéréo [on en a vu d’autres – et des grands – s’adonner à ce type d’expérimentations sonores. Pour mémoire, le mémorable et bref, très bref passage de Mika Vainio sur la scène du Bourg en 2007. Très imbibé, il ne fit que gober quelques jacks avant de tirer une peu digne révérence en urinant derrière la scène face à un public médusé]. Bref, c’est cette première mouture des Poissons Autistes (sucer des Jacks donc, pour l’urine je n’oserais pas m’avancer) qui vous a conduit à vos premières scènes. Depuis vous avez branché des jacks dans des laptops et accompagné vos compositions de guitare, de différents effets tels que l’e-bow (archet pour guitare), de violoncelle, de piano, etc. De nombreuses scènes, collaborations (Magicrays, Hemlock Smith, Goodbye Ivan, Consor) et parutions et vous voilà une décennie plus tard : Bilan et perspectives?

SB: J’étais au concert de Mika Vainio. Ce qui m’avait le plus marqué, c’est la façon dont David Cunningham a fait comme si de rien n’était, continuant à jouer en jetant de temps en temps un œil sur Vainio pour vérifier qu’il n’allait pas lui vomir dessus. Mon seul souhait, c’est d’avoir une carrière aussi digne que celle-là. Celle de Cunningham, évidemment.

Le bilan, c’est qu’on est arrivé là où l’on n’osait même pas rêver d’aller. On sort des disques régulièrement, qui reçoivent un accueil critique inespéré pour le genre dans lequel on évolue (grâce à notre ingénieux noyautage des médias), on collabore avec de plus en plus de monde dans des genres différents, on se fait même interviewer dans « L’Echinococcose ». Que demander de mieux?


A l’écoute de « Bio + Larkian + Les Poissons Autistes », si quelques maîtres d’influences devaient être cités, très rapidement on penserait à Philip Glass, à Brian Eno ou encore à Ennio Morricone. Vous confirmez?

SB: Philip Glass est souvent cité comme une influence, mais on se sent plus proche de Steve Reich. Disons que toute l’école minimaliste dans son ensemble est une solide influence. Plus généralement, tout ce que nous écoutons est source d’influence, et nous sommes de très gros consommateurs de musique, tous styles confondus ou presque. Alors on ne va pas commencer à citer des noms, car il y en aurait beaucoup trop.

CM: Les quatre personnes impliquées dans ce projet ont chacune un parcours musical assez varié, tant au niveau du jeu que de l’écoute. Dès les premières compositions, nous ne nous sommes pas fixés un style musical précis, ni de but à atteindre. Les sept titres composant le disque sont simplement le résultat du mixage de l’approche musicale et des méthodes de travail assez proches des membres des trois projets. Les différents instruments utilisés ont également participé à définir la sonorité de cet album.

En ce qui concerne Larkian, il est toujours assez difficile de parler d’influences musicales directes. En effet, bien qu’évoluant dans un style «ambient», je ne suis vraiment pas un grand consommateur de disques du genre. Ce qui m’a amené à mener ce projet, c’est surtout un vif intérêt pour la dynamique sonore liée à ce style musical, la grande liberté de jeu offerte, ainsi que les possibilités d’expérimentation. Si je devais cependant citer quelques artistes importants dans mon vécu musical, je dirais : Hasil Adkins, the Melvins, Mudhoney, Giant Sand, Daniel Givens, Lou Barlow, Madrid, the American Analog Set, Sonic Youth, Jim O’Rourke, Jah Shakah, The Cramps, Man or Astroman, Loren MazzaCane Connors, Radian, T-Model Ford.


Quels sont les projets à venir de Bio, de Larkian et des Poissons Autistes (ensemble et ou séparément)?

SB: Nous sommes en train d’enregistrer notre deuxième album avec Michael Frei au chant et au piano, avec en renfort Arnaud Sponar (Opak/Goodbye Ivan) à la guitare, au clavier et à la batterie. On cherche encore un nom pour ce projet (et aussi un label, avis aux amateurs), qui mélange roucoulades désespérées, arpèges sirupeuses et machines de chantier, le tout sur des structures de chansons, donc rien à voir l’album que nous vernirons au Bourg. Le prochain album des Poissons est aussi en route, avec Arnaud Sponar en guest à la batterie. Là aussi, on essaie d’explorer des territoires nouveaux pour nous, avec un aspect rythmique plus développé. Nous sommes très satisfaits de la collaboration avec Bio et Larkian et allons sans doute continuer de travailler ensemble. Et on a encore plein d’idées et de propositions de collaboration qui nous enchantent mais pour lesquelles il faudra trouver du temps…

CM: Ensemble: quelques concerts planifiés ou en cours de planification. Les retours positifs reçus pour cet album donnent envie de poursuivre l’aventure discographique de Bio+Larkian+Les Poissons Autistes. Larkian: la sortie de quelques disques, dont une collaboration avec le guitariste anglais Yellow6 qui sortira d’ici à l’été sur le label  français Basses fréquences. Du travail de composition pour un nouvel album, et peut-être quelques concerts.


Le repas idéal avant de monter sur scène sachant que votre réponse déterminera probablement ce qu’on mettra dans votre assiette le quatre mars et sachant aussi d’avance que je ne sais pas trop cuisiner le cochon… ?

SB: Piccata milanaise.

CM: Un papet vaudois.


Propos recueillis par M.J.


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