L’interview du Salopard Pauline Boudry





Pauline, la première fois que je t’ai vue sur scène tu débutais avec ton groupe Rhythm King and Her Friends, c’était dans l’espace d’art contemporain Circuit à Lausanne, à l’occasion du festival les Urbaines… cela doit bien faire 10 ans maintenant. Ce n’est pas par hasard que ce concert ait eu lieu dans un espace […]

Pauline, la première fois que je t’ai vue sur scène tu débutais avec ton groupe Rhythm King and Her Friends, c’était dans l’espace d’art contemporain Circuit à Lausanne, à l’occasion du festival les Urbaines… cela doit bien faire 10 ans maintenant. Ce n’est pas par hasard que ce concert ait eu lieu dans un espace d’art, puisque ton activité musicale s’inscrit, si ce n’est en parallèle, en complémentarité du moins à ton travail artistique pluriel.

Aussi, Normal Love ton nouveau groupe, se produira sur la scène du Bourg fin janvier lors d’une soirée organisée par le Musée Cantonal des Beaux-Arts, à l’occasion d’Accrochage 2011, dont tu as été lauréate avec Renate Lorenz l’an dernier.

Presque 10 ans après Circuit, te voilà donc à nouveau sur scène à Lausanne, dans un cadre que je qualifierais d’artistique. Quelle place la musique a-telle dans ton travail? Est-elle toujours étroitement liée aux mondes de l’art ?

Tu as raison! on a joué en 2001 à Circuit, c’était notre première tournée avec Rhythm King and Her Friends. Dans mes groupes, je suis habituellement la seule qui a des liens directs avec le contexte artistique. Parfois ça nous donne l’occasion de jouer dans des espaces d’art ou de faire des collaborations avec ces espaces. On est par contre pas un groupe typique qui vient du milieu de l’art, qui se serait formé à l’école d’art comme il y en a beaucoup. D’ailleurs c’est assez bizarre de jouer dans un musée, c’est une situation difficile, au niveau de l’ambiance, de l’acoustique, de la lumière, etc. Dans le cadre de ce concert au Bourg, c’est beaucoup mieux de faire quelque chose en collaboration avec une institution d’art, mais qui se passe dans un club.
Je pense que mon expérience d’avoir joué dans un groupe pendant longtemps a une influence sur mon travail artistique. Je m’intéresse beaucoup à la performance. Les gens avec qui on travaille ne sont pas des acteurs, mais des performeurs (drag), qu’on connaît la plupart du temps de scènes underground, qui font partie en quelque sorte de la même scène. A Berlin les scènes musicales et les scènes de performance queer ont toujours été proches. Récemment on essayait de se souvenir avec Werner Hirsch comment on s’était rencontrés (Werner Hirsch est un de nos performers
fétiches, il a beaucoup contribué au développement de notre travailartistique). Moi j’ai toujours pensé que c’était parce que j’étais fan d’un de ces spectacles, Singsong, où il était en drag, et jouait avec Bonnie Guitar qui faisait du Theremin, c’était un show extraordinaire que j’ai vu à Berlin au début 2000. Werner Hirsch m’a contredit, il m’a dit qu’on s’était rencontré, parce qu’ il était fan de Rhythm King and Her Friends. Du coup, personne ne se souvient vraiment comment ça s’est passé.

En 2007, avec Renate Lorenz, tu a été commissaire de Normal Love, precarious sex, precarious work au Künstlerhaus
Bethanien de Berlin. Normal Love semble avoir une signification toute particulière pour toi/vous. Toi, parce que la musique est un projet personnel que tu mènes sans Renate Lorenz et vous parce que Normal Love c’est aussi Inka Blitz & Ben. Quel message se cache derrière ce nom et pourquoi avoir choisi d’appeler ainsi votre nouveau groupe?

Il y a sûrement plusieurs messages cachés dans ce nom, peut-être que je les connais pas tous! Normal Love c’est d’abord une référence: c’est le titre d’un film de Jack Smith, qui est d’ailleurs un de mes films préférés. Il l´a tourné en 1963 et jamais terminé. C’est un film qu’il projetait et montait en «live», il n’y avait jamais une version définitive. Maintenant on peut voir une sorte de version montée par son restaurateur, mais quand il était projeté par Jack Smith, c’était une sorte de film-performance, où il passait ses disques pour la bande-son. On y voit Mario Montez et toutes sortes d’autres créatures, des groupes de personnes filmées dans la nature, qui traînent, s’amusent, sont sexy, ne font rien, pausent avec beaucoup de style, il y a aussi un peu de tragique, des références à l’histoire du cinéma B, particulièrement aux années 40 et à Maria Montez. Ce qui est surtout inspirant pour moi c’est la façon dont Jack Smith filme et comment les performers (qui étaient des amis, des gens de sa scène à New York) interagissent avec la caméra.

De quoi parlent les textes de Normal Love?

D’amours normales!

Rhythm King and Her Friends a été signé sur le label berlinois Kitty-Yo (Gonzales, Maximilian Hecker), qui, sauf erreur a dû se résoudre à l’époque à ne faire plus que des sorties en format numérique. Une édition a aussi été produite par 8&0 projet discographique de Francis Baudevin. Est-ce Normal Love a déjà trouvé un label? Bientôt un album?

Pour le moment on travaille sur notre album, on écrit encore des morceaux et on enregistre parallèlement. Oui, on espère sortir un album l’année prochaine, on a plein d’idées, des personnes avec qui on a envie de travailler, mais c’est encore secret.

En 2006 tu as fais un film: A street Angel With A Cowboy Mouth à la fois journal de bord de la tournée Européenne de ton premier groupe RKAHF et une réflexion sur la scène électro-rock actuelle qui demeure toujours un véhicule de machisme hérité du rock.

Après une décennie dans la musique, et par rapport à ce fait, quelles barrières as-tu rencontrées ? Et à l’inverse, des portes se sont-elles ouvertes à toi ?
Je pense que les femmes sont très

sous-représentées dans le monde musical, je dirais plus que dans d’autres contextes que je connais aussi un peu, comme par exemple le monde de l’art. Je ne croise dans les métiers autour de la musique pratiquement pas de femmes: ni dans les magasins de disques, ni dans les magasins d’instruments de musique, ni comme rédacteurs de revues de musique (du coup les articles sont la plupart sur des musiciens hommes – si tu feuillètes les revues musicales c’est flagrant). Et puis aussi le quotidien en tant que musicienne: les ingénieurs son, les producteurs, les directeurs de labels, les directeurs de clubs, c’est presque que des hommes. C’est un milieu assez pré-historique.
Par contre j’ai rencontré énormément de filles musiciennes, je suis amie avec beaucoup de filles dont je trouve la musique super intéressante. J’espère que ce milieu va changer.

Aujourd’hui, beaucoup semblent dire que Lausanne est réellement devenue une ville culturelle de grande envergure. Mais aussi, beaucoup d’expatriés semblent uniquement y revenir pour se ressourcer et mieux repartir. Aujourd’hui encore, Berlin semble être un paradis pour les artistes et les mélomanes (culture alternative très riche, ville peu procéduriaire). D’un point de vue musical, quels avantages Berlin t’a-t-elle offert et que t’offre-telle encore aujourd’hui? Imagines-tu un possible retour à Lausanne?

J’habite à Berlin depuis très longtemps, et je me sens dans ma ville à Berlin. C’est vrai qu’il y a beaucoup de clubs, beaucoup de musicien/nes et d’artistes, et c’est très intéressant d’y vivre. Mais je voyage beaucoup aussi depuis Berlin, et j’essaie de rester en contact avec ce qui se fait en Suisse, à Lausanne ou à Zürich, où je suis souvent. Et plutôt qu’un retour à Lausanne, j’envisage de continuer à garder des liens proches avec Lausanne, comme avec d’autres contextes qui m’intéressent.

Propos recueillis par I.J.M