FORÊTS • TEXTE ET MISE EN SCÈNE: WAJDI MOUAWAD (QUÉBEC / LIBAN)





Un spectacle vertigineux et affolant! On entre dans «Forêts» comme dans un monde d’une vaste étendue, porteur de mots comme autant de coups d’épée dans la gorge. Son créateur, Wajdi Mouawad, tend la clé capable de libérer nos placards de leurs cadavres. Quatre heures. La durée qui tue pour une pièce… La troisième partie de […]

Un spectacle vertigineux et affolant!
On entre dans «Forêts» comme dans un monde d’une vaste étendue, porteur de mots comme autant de coups d’épée dans la gorge. Son créateur, Wajdi Mouawad, tend la clé capable de libérer nos placards de leurs cadavres.

Quatre heures. La durée qui tue pour une pièce… La troisième partie de la tétralogie de Mouawad qui n’a rien d’un long fleuve tranquille a pourtant réussi le pari de tenir les spectateurs scotchés à leur siège, éliminant toute notion de temps. Personne ne s’est levé au beau milieu d’une lancée et tout le monde est revenu après l’entracte de 20 minutes.

Quoi de mieux qu’Eurythmics pour donner le ton de cette quête d’origines marquant le thème de cette pièce-fleuve?

«Sweet dreams are made of this
Who am I to disagree?
I travel the world
And the seven seas
Everybody’s looking for something»

Des hommes et des femmes en début de trentaine sont autour d’une table. On célèbre. L’ambiance est fébrile. Aimée annonce qu’elle donnera naissance à un enfant. Une semaine après, ce sera la chute du mur de Berlin…

Seize ans plus tard, Lou, une ado gothique, observe la scène comme s’il s’agissait d’un songe. Aimée est sa mère. Aimée n’est plus. Le mystère de cette disparition s’abat sur elle comme une agression suscitant la furie continuelle et le mal-être de cette fille unique. Pour résoudre l’énigme – la tétralogie comporte cette particularité – Lou fait une plongée dans le passé et fait face à l’incohérence de l’existence de sept femmes, dont la sienne.

Accompagnée d’un paléontologue, elle replace les pièces du casse-tête dans une quête à la fois violente et salvatrice la guidant dans une véritable odyssée à travers trois siècles. Au détour des recherches, des femmes, toujours des femmes. Des destins écorchés, des abandons, des souffrances refoulées et une envie de bonheur absolu. Mouawad renouvelle son ode à la maternité, à la souffrance de la femme portant sur ses épaules le fardeau d’années de lutte avec un tempérament digne des déesses grecques. La force de l’amitié qui peut soulever les montagnes, l’apprivoisement de ses souches, le désir de se libérer des étreintes du passé se dressent aussi comme les plus grands arbres de cette «Forêts». Dans une puissance narrative et poétique, une overdose d’images-chocs et de métaphores scéniques surgissent de toutes parts, rendant le spectacle vertigineux et affolant.

Grâce à une direction d’acteurs fine et réussie se côtoient sur scène, sans fausse note, des acteurs québécois et français. Les présences irradient, même muettes, complètement nues, endormies ou plus en retrait. Quoique crédible, Lou,incarnée par Marie-Ève Perron, donne trop longtemps dans la colère noire, jamais apaisée, toujours sur le qui-vive. Mais la présence de la comédienne est totale, bien amalgamée à celle des autres. Marie-France Marcotte incarne une Luce désarmante, à la fois forte et fragile. Nous avons tous des forêts maudites dont nous sommes prisonniers et des fantômes dans nos placards. Ils resurgissent en quatre heures, mais Forêts a l’effet apaisant d’une caresse après le délire.

Avec Jean Alibert, Olivier Constant, Véronique Côté, Linda Laplante, Patrick Le Mauff, Marie-France Marcotte, Bernard Meney, Anne-Marie Olivier, Jean-Sébastien Ouellette, Marie-Ève Perron et Emmanuel Schwartz.