AND ALSO THE TREES





Le premier mai 1996, la rédactrice de ces lignes a tout juste 17 ans. Je le précise, non pas parce que mon âge me complexe encore, mais parce que cette information contribue à poser en partie le cadre malchanceux et nostalgique du récit qui suit.Je reprends: le premier mai 1996, je suis hospitalisée d’urgence à […]

Le premier mai 1996, la rédactrice de ces lignes a tout juste 17 ans. Je le précise, non pas parce que mon âge me complexe encore, mais parce que cette information contribue à poser en partie le cadre malchanceux et nostalgique du récit qui suit.Je reprends: le premier mai 1996, je suis hospitalisée d’urgence à la suite d’une série d’angines à répétition. Une de ces successives récidives avait déjà légèrement altéré un séjour à Londres deux mois plus tôt (que ceux qui ont déjà subi les effets secondaires d’un traitement sous antibiotiques compatissent…!).

Les désagréments physiques ne m’avaient pourtant pas empêchée de sacrifier toutes mes économies et de rentrer avec une paire de pantalons en skaï (qui m’avait valu les vociférations dépitées de mon père), quatre Ep collectors des Cure, l’album «Substance» de Joy Division, une vidéo de Bauhaus en live et (je vous laisse évaluer le bon goût) une bague en argent, articulée façon armure, qui encerclait tout mon majeur.
En y repensant, le skaï, associé à la veste en fausse fourrure, aux bottes compensées et au maquillage excessif n’avait pas de quoi calmer nos bons ou mauvais rapports.

Merde, j’ai bel et bien trente ans, puisque je reconnais aujourd’hui que ça ne devait pas être bien rassurant de laisser une mini Nina Hagen errer seule la nuit. D’ailleurs, cette réflexion me coûte peut-être un premier complexe sur le nombre d’années qui sont définitivement derrière moi…

Retour au premier mai. Plus moyen de me soigner avec un énième traitement d’antibiotiques. Le diagnostic est sans appel: je dois me séparer de mes amygdales. Oui, oui, l’opé ra tion qu’il est préférable de subir à 5 ou 6 ans, phase de développement de nous autres bipèdes dotés de conscience, où l’altération de la mémoire de la douleur est plus rapide et où le régime glace-sirop est probablement plus excitant qu’à 17 ans. Surtout quand on prend les allures d’un petit corbeau et que ça fait un petit bout de temps que le sirop a été remplacé par la bière, et la glace par quelques substances illicites.

Voilà, je suis immobilisée au 7e étage de l’hôpital de Sion pour les 5 jours à venir. Et bien oui, il y a ça aussi, j’ai grandi en Valais, d’où des références musicales déterminées et à «effet retard» puisque c’est bien connu, les productions alternatives sont toujours plus limitées et atteignent plus tardivement la grande périphérie des épicentres culturels. Et en 96, en Valais, pour celui qui rentrait avec plus de heurts dans la vie et dont les intérêts se démar quaient de ceux du plus grand nombre, il y avait le Punk, le Post-Punk, la New-Wave et le Métal.

Cela faisait plusieurs semaines que j’avais soigneusement mis à l’abri d’une perte ou d’une dégradation éventuelle, mon billet pour aller voir And Also The Trees, formé durant la vague Post-Punk du début des années quatre-vingt et programmé à l’Isc à Berne le 2 mai 1996.

And Also The Trees avec le romantisme sombre et la ruralité esthétiquement revendiquée de cette formation originaire du Worcestershire en Angleterre, collaient par faitement à la morosité de mes états d’âme d’alors, comme au Valais rural qui m’environnait.

Je me souviens qu’à cette époque les albums «Farewell To The Shade» (1989) et «The Millpond Years» (1988) tournaient en boucle dans le casque de mon discman, et que j’écoutais compulsivement l’interprétation solennelle et grave du leader/chanteur Simon Huw Jones de «My Lady d’Arbanville». Plongée en pleine dépression adolescente, je voyais dans la mélancolie de cette reprise une adéquation bien plus grande que celle du titre original de Cat Stevens que je trouvais alors bien niaise.

Remarqué par les Cure et soutenu à la production de leur premier album «And Also The Trees» (1984) par Lol Tolhurst, considéré par John Peel comme «trop anglais pour les Anglais», le groupe compte aujourd’hui plus de vingt ans de carrière, dix albums studios et des projets parallèles dont «November» (2006), album oscillant entre Ambient et Electro, projet solo de Simon Huw Jones et du batteur de The Young Gods, Bernard Trontin.

Au printemps 2009 paraît «When The Rains Come», projet à part dans la discographie du groupe. Relecture acoustique d’une sélection de treize titres parus entre 1984 et 2007 avec Ian Jenkins à la contrebasse, Justin Jones à la guitare, Simon Huw Jones à la voix et les interventions ponctuelles d’Emer Brizzolara à l’accordéon, au violoncelle, au dulcimer et au mélodica, cet opus donne une deuxième vie à leur répertoire. Il met en valeur un songwriting qui se rapproche parfois de celui de Leonard Cohen, de Scott Walker ou d’Arthur Lee. Quant aux textes, ils sont traversés par les influences d’Aldous Huxley, de Virginia Woolf, d’Hermann Hesse ou de F. Scott Fitzgerald, tandis qu’en toile de fond défile les paysages de F. M. William Turner. Cette date au Bourg le 14 octobre offrira l’occasion de découvrir ou de redécouvrir ce renouveau brillamment réalisé de And Also The Trees.

Après cette coïncidence malheureuse, je crois que j’ai moins écouté And Also The Trees. Probablement la déception et la curiosité d’explorer d’autres territoires musicaux. Mais je me souviendrai toujours de l’expression d’amitié que je recevais, le 3 mai 1996, lors de la visite dans ma chambre d’hôpital de Dorian, Aude, Fréd et Danielle, avec qui je devais assister au concert. Leur mine maladroitement déçue et leurs peu convaincants «Franchement, t’as rien raté. C’était pas bien.» préalablement concertés, en réponse à mon «Comment c’était?», premiers mots que je prononçais péniblement, la larme à l’oeil, depuis l’opé ration. A mes 17 ans! Aux vôtres aussi! C’est bien la première fois que je suis heureuse et impatiente de les faire revivre.